À lissue dune première journée de diffusion de ses films, nous avons rencontré le réalisateur Harun Farocki.
Carnet de notes
Dans le cas dImages du monde et Inscription de la guerre, au commencement je savais que le thème du film devait être la question de laudiovisuel aujourdhui. Jai commencé à faire des recherches et jai trouvé ces éléments concernant Auschwitz et les images de surveillance. Après cest devenu très difficile. Ces images étaient si importantes quaprès il fut difficile dagencer dautres fragments du même ordre que ces faits. Cela a pris toute la place. Javais déjà lidée que jaurais à travailler avec cette « vague » sur un mode répétitif, où toutes les idées sont exprimées plusieurs fois, sur différents niveaux, en empruntant différents mots et exemples historiques. Je ne me suis pas autorisé à toujours concevoir une idée comme on pourrait le faire pour un discours, mais en prenant des notes au fur et à mesure. Jai aussi conçu lapproche de ces idées en termes de montage. Le film na été réellement construit quà partir du moment où jai eu les images concrètes sur ma table de montage. Ce travail ma pris deux ans. Ce nest que plus tard que jai écrit et atteint ce niveau dabstraction que lon a habituellement lorsquon rédige un scénario, ou quand on écrit sous une forme discursive. Le travail a été similaire pour Tel quon le voit. Mais cette fois-ci, cela a été pour moi une idée vraiment décisive parce quavant, pour mes autres films, je réfléchissais à plusieurs idées en même temps : la production du charbon et de lacier en Allemagne, la relation de ces industries avec le fascisme, ou encore la guerre au Vietnam
Et dans un premier temps je créais tout de manière théorique, puis je le mettais dans une histoire, puis je portais cette histoire à lécran et ainsi de suite
Après jai eu lidée dun carnet de notes dans lequel on fait des croquis, on écrit des petits événements occasionnels, on rassemble des images trouvées dans des livres décolier bon marché, ou même des images pauvres ou de peu de valeur. Vous commencez à écrire sur ce que vous inspirent ces éléments, directement, sans élaborer de théorie. Cela a été pour moi, une grande libération. Les films de Pasolini que lon a montrés ici, par exemple, je ne les avais jamais vus. LOrestie africaine va complètement dans ce sens. Pasolini voyage à travers lAfrique et en regardant les images de ce pays il imaginait ce quelles pouvaient signifier. Le fait de les voir à travers son regard nous permet dimaginer différentes interprétations. Ce nest pas un commentaire sur les images existantes, vous vous demandez juste de quoi elles parlent. Cette utilisation virtuelle que lon peut en faire a été un encouragement pour moi.
Section
Cétait une commande du musée de Villeneuve-dAscq qui ma invité à faire quelque chose dauto-réfléxif sur ma démarche, parce que jai toujours écrit sur mon travail de recherche, je produis des textes, et cest pour cette raison quils mont proposé de le faire avec des moyens audiovisuels, et non pas avec un papier et un stylo. Cest la même chose pour Sorties dusines : élaborer une réflexion théorique autour du cinéma avec une bande dimages et des sons.
Méthodes
En tant quenseignant, jessaie de trouver, ou du moins de chercher, des méthodes ou des approches. Jespère quun bon professeur nenseigne pas de leçons toutes faites ! En pédagogie on dit : enseignez les méthodes et non le sujet. Il faut amener ou proposer des méthodes.
La place du spectateur
Le cinéma place le spectateur dans une situation qui nest pas celle de quelquun qui se rend à léglise ou à lécole. Il y a différentes approches dans le fait de raconter une histoire. Dans certains cas on peut les trouver trop simples ou inappropriées, mais cette « simplification » a peut-être plus à voir avec la musique ou la poésie quavec les romans ou la philosophie. Quoi quil en soit, cest quelque chose qui relève de « lexpérience cinématographique », ce qui nimplique pas que vous rencontriez un énorme public. Simplement cest un mode de discours différent.
Diffusion
Le principal problème, cest ce soit-disant cinéma alternatif qui existait jusquà il y a dix ans encore en Allemagne. Il y avait quarante ou cinquante ciné-clubs où lon pouvait montrer des travaux expérimentaux et maintenant ils ont presque tous disparu. Cela ne marcherait pas de sappuyer aujourdhui uniquement sur ce réseau. Maintenant, quelque chose de nouveau émerge car les musées intéressent des gens issus de milieux différents, et qui sy retrouvent ensemble. Section, par exemple, a été montré à Beaubourg dans le cadre de lexposition « Face à lhistoire » et jai soudain réalisé que cela pouvait toucher beaucoup plus de gens que je ne limaginais. Il y a beaucoup de commerce autour de cela actuellement et aussi un fort besoin du public daccéder à différentes problématiques du champ de lart. Soudain, les gens ne demandent plus à connaître à lavance ce quune uvre va leur donner, ni à apprendre des codes de lecture préétablis. Ils se demandent comment lire ou comment décoder par eux-mêmes. Bien sûr cela dépend des publics. Je ne suis pas très fort en sociologie, je ne sais pas comment ni pourquoi les gens viennent ou pas voir mon travail au cinéma. Mais sils sont là, ils doivent pouvoir comprendre. Ça doit être aussi fait de telle façon quils comprennent. Cest ce que je déduis de mon expérience. Même si les gens nont jamais vu de films comme Images du monde, Inscription de la guerre, sils les regardent, ce nest pas inaccessible. Vous navez pas besoin davoir fait des études spécifiques sur les musiques nouvelles ou la poésie provençale. Cest accessible dune certaine manière, même sil existe différents codes dinterprétation.