|
||
|
Le premier plan de À Dimanche rappelle le film de Noémie Lovsky, Petites. Trois adolescentes chantent Puisque lamour sen va. Le plan court sur toute la longueur de la chanson. On sattache aux paroles. On se souvient de nos quinze ans et à quel point la musique était une façon de sexprimer par procuration. Au loin, des cris denfants. À moins que ce ne soient les cris de deux des trois chanteuses, qui dans le second plan, se battent sur un matelas. Pourtant il y a bel et bien un petit lit à barreaux au fond de limage. Autant de signes la chanson, les cris, le petit lit qui doublent doucement le sens de ce que nous voyons : dabord des filles, à peine sorties de lenfance, et progressivement des mères. Des filles-mères.
Le film raconte un fragment de lhistoire de Pascaline et de son enfant âgée dun an, Angelina. Cest lhistoire dune séparation progressive. Pascaline a décidé de placer sa fille en famille daccueil pour mieux se construire, sassumer, et plus tard, vivre avec sa fille. Cest de la difficulté à faire ses choix et à les accepter dont parle le film. En acceptant de séloigner de son enfant, Pascaline quitte sa propre enfance. Elle accepte de devenir mère et femme. Ce sont dabord les corps gros plans de mains qui se serrent, de visages qui saccolent, de bras qui senlacent qui subissent la violence de la séparation. Ils prennent le relais des mots si difficiles à formuler : « Jaime pas parler. Tout mirrite » dit Pascaline à Benoît Dervaux. Mais le terme est faible : « Tout menrage » conviendrait mieux. Pascaline se révolte, parle fort, a des gestes brusques, se braque. À Dimanche est un film physique. Angelina, un personnage rare en documentaire comme en fiction, participe à cet aspect du film. Bien quelle ne possède pas la parole et quelle ne soit âgée que dun an, elle est filmée, au même titre que sa mère, comme un être conscient, souffrant, participant activement à ce qui se passe. Dervaux ne confère pas une intelligence prématurée à lenfant en montant, façon publicité Pampers, certaines de ses réactions prises hors contexte mais significatives pour la narration. Il la regarde attentivement, saisit ce que le spectateur aura peut-être du mal à accepter, à savoir quaux yeux dAngelina, Pascaline nest ni un phénomène de société, ni une grande sur mais incontestablement une mère. Toute la force du film est dans la qualité de rapport qua su instaurer Dervaux avec Pascaline et sa famille. Il acquiert une compréhension suffisante de la situation pour pouvoir se substituer aux mots qui effraient tant ladolescente. Le regard du réalisateur se pose sur de toutes petites choses a priori insignifiantes. On suit Pascaline dans la rue. Elle passe à côté dun petit garçon hors dhaleine, avec un gros sac, et qui regarde silencieusement dans notre direction. Dervaux abandonne un instant son héroïne et sarrête sur lenfant. La vie peut être ailleurs. On filme celle-ci, on aurait aussi bien pu se consacrer à celle-là. Tous deux semblent nous parler dune jeune génération presquà bout de souffle. Quand Pascaline arrange des bouquets multicolores de fleurs en plastique, la caméra sarrête sur les quelques fleurs au sol, dont la tige est cassée. Cela se passe assez vite, suffisamment pour que la métaphore ne soit pas complaisante ni trop lourde de sens. Mais furtivement, sinscrit lévidence dune vie déjà un peu fanée, un peu abîmée. Le regard de Dervaux capte la vie de Pascaline dans sa violence et sa crudité. Cest pourtant en accompagnateur quil se propose de la filmer. Il filme et vit « avec », enregistrant avec confiance les étapes du parcours initiatique dune jeune fille vers la conscience de soi, de ses choix. Quand, en dépit de tout, un cinéaste croit en ceux quil filme, cest un peu comme sil leur laissait le soin de (se) réaliser. Et lorsque le film sachève, la vraie vie commence Marie Gaumy |
||
I Ardèche Images I