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Quest-ce quune pensée filmée, enregistrée, reproductible à lenvi une fois mise en boîte ? Et avant tout, la pensée est-elle vraiment de lordre du visible, de ce qui senregistre ?
Pour commencer, il faudrait mettre toutes les chances de son côté et convoquer devant lobjectif un grand esprit, reconnu et reconnaissable : philosophes, scientifiques, longue est la liste quelquun qui soit en mesure de répondre à lexigence du visible, voire du spectacle. Mais afin de percevoir un processus si immatériel et abstrait, peut-être vaut-il mieux retenir son souffle et se faire tout petit. Certains, comme Stéphane Ginet devant le philosophe Paul Ricur, préféreront donc la discrétion et la sobriété : un seul point de vue pour une caméra, des plans-séquences qui souvrent par un titre et filment le grand penseur, éclairé devant un fond noir. Celui-ci a préparé son intervention et se livre à une présentation orale intitulée : Mémoire, Oubli, Histoire. Par une élocution claire et une attitude chaleureuse, il témoigne du véritable souci dun destinataire quil tient pour attentif et sur lequel il veille, jusquà reformuler ses propos. Demblée, cette réflexion filmée en désigne une autre, à la rencontre de laquelle elle va, celle du spectateur. Un recadrage en zoom avant rapproche du visage concentré de Ricur. Furtive, une autre pensée vient de sortir de lombre, celle du film cette fois-ci, qui voulait encourager lattention mais nest parvenue quà se faire découvrir. Quitte à révéler clairement leur parti pris, dautres réalisateurs recourent plus volontiers à une écriture filmique complexe, usant de ses ressources pour dynamiser le documentaire. Jean-Claude Lubtchansky par exemple, choisissant lentrevue avec son jeu de questions réponses, déploie de grands moyens autour dHannah Arendt. Des travellings circulaires et des zooms, de multiples plans et variations daxes mettent en image la théoricienne, dont la permanence ressort grâce à tant de variations. Cependant quune voix off traduit en français les réponses dArendt, les rendant alors presque inaudibles, vient à lesprit que la pensée en passe beaucoup par la parole et se dévoile dans ses inflexions, silences, hésitations, emportements. Dailleurs, que peut enregistrer une caméra, sinon en premier lieu une voix, un corps, où sincarne une pensée qui les transfigure ? Suivant lintuition dun Wittgenstein qui affirmait « Le corps humain est la meilleure image de lâme humaine », le défi pourrait être relevé de la sorte. La formidable galerie dintellectuels que réunissent Knapp et Bringuier dans Bachelard parmi nous, souligne lintime coïncidence du corporel et du conceptuel. Rassemblés autour de luvre de Bachelard dont ils se sentent dépositaires, leur corps traduisent une intense activité intérieure. Certains regards pétillants semblent se porter sur un monde invisible, y discerner des objets abstraits flottant autour deux quils ordonneraient à mesure que jaillit une parole sûre et précise. Les visages saniment, se plissent, reprennent contrôle ; les mouvements des mains, du torse, de la tête, se font partition gestuelle. Et de reconnaître, au travers de ces signes, une présence manifeste bien quinvisible, quils dessinent comme en creux : une pensée bouillonnante qui emprunterait tous les canaux physiques à sa disposition. Pour autant, le cinéma ne se réduit pas à un simple enregistrement mécanique qui ne ferait que capter du « pré-existant ». Se contenter de prélever à sa source la réflexion dun être filmé reviendrait à oublier une dimension essentielle, tant de la pensée que du cinéma documentaire : leur conscience deux-mêmes, leur réflexivité. Une séquence du remarquable Dailleurs Derrida lillustre très justement. Le philosophe sadresse en regard caméra à la réalisatrice Safaa Fathy. Il révèle : « On est en train, de façon très artificielle, de préparer un texte que vous allez écrire et signer, et dont je suis le matériau ». Aussitôt, le film accueille cette remarque en la relayant au montage par deux inserts montrant le plateau du tournage. Précisément, par cette possibilité quil aurait de senvisager lui-même, de se désigner comme sélaborant, le documentaire serait peut-être lun des mieux placés pour rencontrer cette activité réflexive quest la pensée. En aménageant un espace-temps où se nouent trois pensées, celle du réalisateur, du sujet filmé et du spectateur (potentiel ou réel), il leur accorde de se considérer mutuellement dans leur singularité. Du coup, la question semble sêtre déplacée : plutôt que de filmer une pensée présumée visible, il sagirait davantage de tirer parti dune intangible mais puissante relation documentaire. Car celle-ci tisse au sein et autour du film des dimensions ouvertes et réciproques qui engagent les pensées en présence à faire uvre de cinéma. Étienne Armand Amato |
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