|
||
|
Lalees Kin souvre sur des paysages, des plans aériens du delta du Mississipi. Fleuve, champs de coton et notes dharmonica en fond, on craint dêtre entré de plain-pied dans le « docu carte postale ». Mais le discours de Reggie Barnes, lintendant de lécole du district de Tallahatchie, lannonce demblée : « Ici cest un autre monde ». Il y a au Mississipi une blessure profonde à soigner Healing the Wound, ce sont les mêmes mots quemploient les sud-africains pour parler de leur Commission Vérité et Réconciliation causée par une société esclavagiste et par les modes de fonctionnements quelle a imprimés dans les consciences. Parce que cest cela, au fond, « lhéritage du coton », un univers balisé par la pauvreté, lillettrisme et la résignation.
Pour répondre à la demande de la chaîne HBO, commanditaire du projet, dont lobjectif était de rendre compte de la misère, Susan Froemke et Deborah Dickson auraient pu sen tenir à un film-portrait illustratif, emblématique. Celui de Lalee par exemple, grand-mère chargée de veiller, dans son mobile-home sans eau ni téléphone, sur une tribu de petits et darrière-petits-enfants, laissés à sa garde par des mères jeunes, célibataires et « démissionnaires ». Lalees Kin se garde de fabriquer des héros, denvelopper Lalee dans une représentation de madone iconique. Lalee nest pas une personnalité forcément belle, tellement généreuse, chère au discours angélique de lAmérique bon teint. La caméra la suit au plus près, dans un quotidien dépourvu de gestes tendres envers les enfants et sacquittant des travaux domestiques en sappuyant sur laînée dentre eux. À luvre ici, la répétition des carences affectives, des pères absents, des enfants non désirés. Dans ses moments dabattement, écrasée dimpuissance et de désespoir, elle lâche : « Ya rien à faire. Juste à continuer ». Plutôt quun portrait monochrome, le film choisit de mettre en parallèle au travers dentretiens menés avec chacun deux, le combat de Lalee et celui de Barnes, confronté aux résultats catastrophiques de lécole et mis en demeure par les autorités fédérales den relever le niveau. En cas déchec au test imposé, lécole sera « mise sous tutelle ». Ce que pointe le film, au travers du témoignage de Barnes, cest le refus absolu dêtre privé du droit à combattre les problèmes de lintérieur même de la communauté. Sa conviction que les habitants du delta doivent sapproprier collectivement le travail de résolution des problèmes sociaux ou éducatifs auxquels ils sont confrontés. Et de quels moyens dispose t-on, quand bannis parmi les bannis, on décide dorganiser la résistance. Cest peut-être le point de départ du film. Comment, du fond dun mobile-home ou de lécole la plus mal notée de létat, on tente denrayer la répétition des inégalités, de tordre lengrenage de la pauvreté, de léchec scolaire, de léclatement des familles. Et les limites de la notion de réussite en la matière. Car, si laînée des enfants finit par sen « sortir », cest au prix dune rupture avec la tribu, en allant trouver meilleur refuge chez une parente à Memphis. Elle sest ouvert la voie de la réussite, mais dune réussite individuelle, et le fait davoir à revenir chez Lalee, même quelques jours, lui pèse. Le mobile-home lui, na pas changé : il ny a toujours pas deau courante, et ses petits cousins nont toujours pas de quoi écrire. Pourtant, les réalisateurs choisissent de conclure par larrivée chez Lalee dun lycéen, venu lui proposer de veiller sur le travail scolaire de Main, le petit dernier. Pour lui, sannonce la possibilité de rencontrer à la fois un tuteur et un mentor. Sil saisit cette chance, il pourra peut-être, fort de linjonction de son arrière-grand-mère, « Go to school or go to jail ! », se cramponner à la première alternative. Céline Leclère |
||
I Ardèche Images I