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À la fin de la seconde guerre mondiale, face à la défaite militaire qui se profile, des cohortes de prisonniers des camps de concentration sont jetés sur les routes. Épuisés, affamés, battus, des milliers dentre eux vont y trouver la mort. The March, témoignage de la mère du réalisateur, revient sur cet effroyable périple. Mais le film est bien plus que le recueil dune histoire traumatique ce qui en ferait déjà un document dune force rare. Pendant douze ans, en effet, Abraham Ravett ne va cesser de questionner sa mère sur ce sujet (« Tell me about the march, Mum ! »), coupant parfois de manière abrupte au cours dune séquence, lorsquelle sen éloigne. Dans un premier temps, ce procédé implacable intrigue et désoriente. Le film se met à résister à lanalyse comme à la raison, sans que lon sache si ce sentiment provient de la méthode, qui peut passer pour de lacharnement, ou de la force intrinsèque du témoignage. Cette difficulté à saisir clairement les desseins de lauteur déclenche un vague malaise. Placés dans une situation parfois intenable, nous nous sentons pris au piège dun projet qui dépasse notre entendement. Pourtant, cest dans ce processus répétitif vertigineux, où lhumain semble faussement mis entre parenthèses, que The March bouleverse. Avec une pauvreté de moyens notable, le film sapparente alors à une expérience scientifique (au sens cognitif du terme), dautant plus troublante quelle excède les liens de filiation. Dans ce ressassement qui sinstalle, ce nest rien moins en effet que linscription de la mémoire dans le temps dune vie qui est conjointement mise au travail et à lépreuve. Et de fait, au fil des années, on assiste à un effritement du récit (le témoignage). De micro-variations sinstallent. Se déchirant comme des voiles de brume, les souvenirs seffilochent, les faits deviennent moins précis, la transmission se brouille. Cet épuisement, qui se lit aussi sur le visage de la vieille dame malade, gagne peu à peu les territoires de limage. Éclairs de lumière et surexpositions brûlent la pellicule, menaçant de détruire la matière même de luvre. Sous le coup de cette intense irradiation, les couleurs se décomposent et coulent de part et dautre des photogrammes. En contrepoint, des termes extraits du récit se succèdent sur fond noir : « trepches », « wooden shoes », « blanket », « bread »
Autant dembrayeurs qui agissent en direction du spectateur, pressé avant chaque fragment de remettre à son tour sa mémoire au travail. Avant que cet ensemble de mots, dans le déroulement de la projection, ne sabîme irrémédiablement dans une écriture tremblée. À travers cette dégradation généralisée de tous les corps (de la mère, du récit, du langage, des images), The March réexamine le statut de la parole du témoin, comme il nous rappelle que nous restons les gardiens de ce fragile dépôt.
Éric Vidal |
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