La vision dUne place sur terre nous a donné envie de rencontrer ses deux réalisatrices, Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter.
Votre film mêle deux notions : handicap et différence. Cela nous a semblé osé de juxtaposer hémiplégiques, RMistes, algériens, etc. Nous avions envie de savoir comment vous aviez pensé, dans lécriture du projet, larticulation de ces différents témoignages ?
V.P. : Il nous semblait quune chaîne pouvait sétablir sur différents registres de la vie. Les épreuves sont variées, la vie est multiple. Dans le projet de départ, il ny avait pas les personnes handicapées. Disons que ce qui nous tenait à cur, cétait lidée de voisinage et de proximité. Cest quoi la présence aujourdhui; Cest quoi de vivre dans la même société? Ce sont des questions qui se posent dans la vie mais aussi dans le documentaire : pouvoir filmer ses contemporains. On a voulu partir à la rencontre de gens divers et qui sans doute, sans être des gens exceptionnels, ont pu passer par une épreuve qui leur a révélé quelque chose. Le handicap nest pas un thème du film : cest un prisme qui permet daborder cette question de la proximité, du regard de lautre. La présence des personnes handicapées nous permettait de ménager une proximité, dêtre affectées par ces personnes mais aussi détablir une distance parce que clairement nous ne sommes pas les mêmes. Cest dans ce décalage, dans la distance et aujourdhui, on fait tout pour abolir la distance quun élan, une relation peuvent sétablir tout en ménageant lénigme de lautre.
I.I. : Le film a été présenté au festival de Créteil. Les gens voulaient créer des catégories : qui est handicapé et qui est valide. Ce quon voulait, cest précisément que les gens ne sachent plus du tout qui est quoi. On a bien précisé aux gens quils pouvaient ne pas du tout parler de leur handicap.
V.P. : Nous voulions former une chaîne où ça résonne et où il y ait aussi du malaise et des décalages. Même quand ça crisse, il y a peut-être un lien ou une perche tendue. Il sagit toujours de regarder lautre et de trouver sa place.
Au niveau de la forme, est-ce que cette construction en mosaïque établie au montage allait pour vous dans le sens du prisme dont vous parliez ?
V.P. : Oui. Nous avons voulu nous inspirer des portraits du Fayoum. Ce sont des portraits très étonnants qui datent du IVe siècle avant Jésus-Christ et qui étaient enfouis en Égypte avec les sarcophages. Ce sont donc des portraits de défunts. Quand vous les mettez côte à côte, ce sont des gens qui vous regardent droit dans les yeux, qui sont silencieux, et qui forment une véritable mosaïque des contemporains du peintre.
Nous voulions aussi essayer de créer un autre flux, une parole quon entende, très incisive, stylisée, pas naturaliste, et qui puisse rebondir de personne en personne, surgir par petites notes comme des contrepoints. Cétait pour nous un film musical. Un thème, une variation, un contrepoint, hop ! Et puis nous voulions une épopée sans héros. On na plus besoin de héros, ils ont fait leurs preuves, ça va.
Pourquoi avoir stylisé la parole de cette façon ? Quand les gens parlent, on a l'impression qu'ils savent mot pour mot ce qu'ils vont dire, que vous avez répété avant
I.I. : On a rencontré les gens, fait les interviews et noté mot pour mot ce quils nous avaient dit. On leur a envoyé une lettre en leur disant : " voilà, dans tout ce que vous nous avez dit, on aimerait bien que vous nous disiez ce petit bout-là, comme vous nous laviez dit la dernière fois, si vous êtes toujours daccord ". Donc effectivement, il y a eu ce travail de reformulation. Quand on discute avec les gens, la plupart du temps, ils vous réservent ce quils pensent que vous attendez deux et parlent par généralités. Ils parlent comme à la télé. Il fallait donc trouver un moyen...
Malgré tout, est-ce que ce nest pas refuser de prendre le risque du direct ? La difficulté du documentaire cest ça aussi, cest quon ne peut pas tout préparer. On pourrait presque dire en caricaturant : " cest un peu de la triche... "
V.P. : Celui qui me dit que je triche croit que le réel est une vérité. Mais ce nest quune compulsion, quune tentation de limmédiateté. On croit quon est dans linstantané, mais il faut toujours quil y ait un décalage pour quil y ait un reste, une pensée. Un documentaire, cest une proposition de fiction qui a des effets de réel...
Dans votre film, ça a des effets de réel bien sûr, mais pas un effet daller et retour entre un surgissement et ce quon en fait. Il y a effectivement du réel mais à la fin.
V.P. : En fait, il existe une pointe de réalité et cest ce que les images vous évoquent, cest ça qui peut vous atteindre. Ce nest pas amener tout le réel, cest sélectionner des choses. Sinon on est dans le folklore où on tente de tout reconstituer par micro-détails. Ce naturalisme ne correspond à aucune réalité. Je crois quil y a eu une erreur ou un égarement du documentaire de vouloir à tout prix saisir sur le vif. Mais saisir sur le vif, cest quoi? Que ce soit dans la vie ou dans le documentaire, on a une impression de déperdition : les êtres et les choses semblent à portée de main mais restent en fait très éloignés. Il y a quelque chose qui sest perdu ; il y a quelque chose à retrouver. Et cest dans la distance que lon peut ménager les retrouvailles. Le signe que ça a changé, cest dans le dernier film de Kramer, Cités de la plaine. À une époque, Godard disait : " Cest pas du sang, cest du rouge ". Et aujourdhui Kramer dit, enfin il ne le dit pas mais on le sent : " cest pas du rouge, cest bien du sang ". Il faut dire les deux : redire la force de limage qui nous montre du sang, et la réalité de la vie où il y a du sang.