|
||
|
En sortant précipitamment de la projection dUne place sur terre pour revoir une partie de La Traversée, Jérôme envoya joyeusement les battants de porte de la salle 2 en plein dans la figure dune jeune demoiselle. Sétant assuré quelle navait perdu ni dent ni il dans laffaire, il sapprêtait à prendre congé lorsquelle engagea la conversation :
- Cest pas grave, après la journée nulle que jai passée Le réel à Lussas, cest fini, ciao bonsoir ! Je me suis tapé Loznitsa, plus le film dont on sort, ah ben merci ! Je peux pas souscrire à ce petit monde portraitisé, momifié, figé dans un cadre, illustrant une idée comme des pions sur léchiquier dun discours, ou dune pensée aussi jolie soit-elle. Non ! Le joli visage de la damoiselle était devenu assez grimaçant. Il sagit sûrement dune ayatollah du réel, se dit Jérôme, qui en avait déjà vu quelques exemplaires circuler à Lussas et parler très fort dans les débats. - Attendez, ya des beaux moments quand même ! - Oui, mais justement cest de lordre du moment : que reste-t-il du réel quand il est à ce point segmenté? La coupe tue au lieu de créer du lien, ou de laisser advenir un temps, une surprise, qui échapperaient à la rétention que - Cest peut-être pas votre style de cinéma, simplement - Ah non, trop facile! De toute façon, quelle que soit la forme quon emprunte, il arrive toujours un moment où il faut y aller, se mouiller. Pour moi ces films sont paresseux : lesthétique nest là que pour cacher le fait quon nest pas allé au-delà. Moi, jai envie den savoir plus sur ces vieilles paysannes qui chantent, ou sur ces visages qui nous parlent de la différence, alors quon en reste au carnet de notes Et cest dautant plus frustrant que le matériau de départ est riche, attachant - Là vous refaites le film, non? - Mais à la longue ça devient mortifère, le cinéma ne filme plus la mort au travail, comme on dit, il fabrique carrément de la mort, alors quil devrait construire de la vie, il devrait servir à ça! Ce quil y a de bien avec les dogmes, pensa Jérôme, cest quils ne sembarrassent jamais de nuances. On lui avait déjà pas mal fait le coup du surgissement du réel, de lessor inépuisable de la vie au moment de la prise et tout ça, mais il décida de rester poli. - Vous devriez maccompagner voir la fin de La Traversée. Au moins, là cest clair : le film sannonce direct comme une quête du réel. À peu de choses près, cest comment passer dun père rêvé, à un père enfin incarné. Ben oui, sauf que lexpérience de cette rencontre est bien trop forte en réel, justement, pour pouvoir être filmée. Ce qui compte, cest le fantasme, la construction imaginaire, et ça le film le comprend bien : il ne nous parle que de ça, de la peur daller y voir, et il ne triche jamais avec cette peur. Trop tard : à force de parler, ils arrivèrent pour le générique de fin. Gaël Lépingle |
||
| Chronique Lussassienne [1 2 3 4 5 6] |
I Ardèche Images I