Une image. Que reste-t-il pour nous de Florence Rey sinon un cliché (la une des journaux au moment de son arrestation) ? Un cliché, et bientôt une icône : celle de la rebelle romantique, symbole dune contestation adolescente qui aurait trop bouffé du Tueurs nés, mais qui pourrait très bien prendre place au panthéon des héros de Nicholas Ray (sans jeu de mots !). En tout cas une imagerie, un bazar fumeux où chacun a projeté ses peurs ou ses fantasmes, loin, très loin de la réalité dun fait divers, cest-à-dire de ces faits qui nous prennent plus à la gorge comme une fiction (américaine bien sûr), que comme le symptôme dune réalité qui nous concernerait vraiment.
Ce que tente Christophe Deleu, cest justement de désicôniser Florence Rey, en tirant parti au maximum des caractéristiques du documentaire radio, support on ne peut plus approprié pour une telle opération. De laffaire en elle-même, il ne sera presque rien dit : cest le contexte qui importe, cest-à-dire les raisons qui ont amené la jeune femme et son ami, Audry Maupin, à se retrouver embarqués dans la fusillade de Vincennes. La politisation des deux jeunes gens est ainsi remise dans une perspective historique, celle des désillusions lycéennes après les manifestations contre le CIP en 1994, et dans la mouvance de combats alternatifs comme ceux de la fédération anarchiste.
Florence Rey elle-même nest pas lobjet de lenquête (objet de nos fantasmes et de nos représentations) mais bien son sujet, ou plutôt un sujet (une personne), autour duquel on tourne par anneaux sphériques de plus en plus serrés (construction morcelée, interventions courtes) mais qui ne tendent pas vers une révélation. Plus on sapproche (la politique, le squat, Audry), plus elle sopacifie. Le récit est ainsi ponctué de voix chuchotées qui tiennent du complot (mystère dune réincarnation) et les personnes interrogées ne sont jamais nommées, leurs voix sincarnant à leur tour dans un royaume dombres où le nom importe moins que lémotion dun timbre et la chair dune parole (mystère dune vérité que personne ne détient).
On nentendra jamais ni Florence Rey, ni sa famille : cette distance avec la principale intéressée la rapproche paradoxalement de nous. Elle est la grande absente du récit, mais, pour reprendre un distingo formulé avant-hier durant « La bonne distance », lintention est moins de laisser vacante sa place cette place que nous serions censés investir, avec tout ce que cette notion a de figé , que den laisser une trace. Sur les traces de Florence Rey, une vie sécoule, une vie gâchée qui nous touche comme sil sagissait de la vie en soi. Les murs de sa prison prennent ainsi une dimension emblématique : au bout de lavenue des peupliers qui mène à la prison des femmes, la voiture sarrête, et Deleu (cest le seul moment où lon entend sa voix) nira pas plus loin. Styx infranchissable, hors champ radical, qui mieux que nimporte quel discours, évoque une douloureuse absence au monde. En lieu et place de Florence Rey, il reste malgré tout, fil rouge de lhistoire et guide fragile, la voix dune autre jeune fille blessée (la sur dAudry) : ce déplacement de lune à lautre, cest simplement lidée terrible que Florence Rey aurait pu être une autre, nimporte quel autre. Lidée que le hasard transforme nos vies en destin, et que pour se colleter avec cet absurde-là, il faudrait tuer le sens et rendre le monde à plus dopacité. Soit la démarche, exemplaire, quà ici choisit Deleu : la mise en avant du contexte nexplique rien, elle permet juste de créer un territoire, et éventuellement de le peupler. Même si cest avec des ombres, des morts et des absents.