À loccasion de la première diffusion de Lhomme aux semelles dor, nous avons rencontré Omar Amiralay, son réalisateur.
Lesthétique de Lhomme aux semelles dor est très recherchée. Est-ce une caractéristique propre à ce film ou procédez-vous toujours ainsi ?
Jessaie de trouver à chaque fois une esthétique qui correspond au sujet que jaborde. Je ne sais pas de quelle esthétique vous parlez. Est-ce que cest lesthétique plastique du film ou lesthétique de lécriture ?
Les deux.
Je viens de la peinture. Je crois que jai toujours gardé ce regard. Je puise mes références dans le pictural, mais je ny fais plus attention : cest devenu comme les cils de mon il. Je ne me force pas quand je fais une prise de vue, je ne cherche pas langle ni léquilibre des volumes. Un peu comme quand vous choisissez vos vêtements le matin, ça fait partie de votre garde-robe : cette façon de faire est ma garde-robe esthétique. Par contre la forme qui reste pour moi le lieu de recherche, cest l esthétique de lécriture. Cest là que se pose actuellement le vrai problème du documentaire. On est trop souvent pris par le contenu, le sujet, la force de la réalité. On oublie complètement lécriture cinématographique. Cest ce que je cherche toujours dans un film mais je ne le réussis pas à chaque fois.
Votre film souvre et se ferme, au propre comme au figuré, sur le même plan : une mâchoire dacier sécarte, on découvre Rafiq Hariri en contre-plongée puis, à la fin du film, elle se referme sur le personnage.
Jai voulu montrer que si lhomme a été battu dans le film par la malice et le charme de Rafiq Hariri, celui-ci na pas pu avoir raison de lauteur, cest-à-dire de lartiste ou du créateur. Cest une façon de sauver la face. Il fallait absolument trouver une forme dexpression sans parole, sans commentaire, pour que la chose sexprime comme ça. Doù notamment ces deux plans.
Dans lensemble, comment vous êtes-vous préparé à cette rencontre ? Quen attendiez-vous au préalable ?
Limage est un réel pouvoir : on peut faire de son sujet ce que lon veut. Cette fois, je voulais me mettre à lépreuve, me mouiller vraiment, sans me cacher derrière la caméra. Je ne voulais pas avoir ce rapport avec un homme de pouvoir. Je voulais vraiment mettre à lépreuve mes capacités humaines et non artistiques, cest-à-dire mes capacités intellectuelles. Comme dans un duel, jai voulu voir qui gagnerait la partie. Je mattendais à être charmé par Rafiq Hariri. Il est connu pour soudoyer tous ceux qui lapprochent. Je mattendais à ce quil agisse de cette manière. Il a très bien compris où je me situais politiquement : du coup, il a adopté le rôle de quelquun de gauche, engagé pour la cause des hommes. Il réfutait tous mes arguments et, petit à petit, je me suis senti inextricablement pris au piège. Jaurais très bien pu ne pas avouer cette réalité au montage. Jaurais pu tourner des choses qui auraient suffit pour le dénoncer ou pour le condamner en tant quhomme de pouvoir. Mais jai voulu aller jusquau bout de ma démarche et avouer que, quand lintellectuel ou le cinéaste lâche ses armes, il perd contre lhomme de pouvoir. Il va jusquà perdre son titre de cinéaste. Pourtant, le film a fini par être un jeu, pour moi. Un jeu autour de la problématique que peut susciter un rapport franc, transparent entre un auteur et un homme de pouvoir et dargent. Parce quil faut absolument que je lavoue : le seul fait davoir été reconnu par cet homme cest quelque chose qui ma chatouillé, qui ma
Touché ?
Oui, exactement : ça ma fait oublier la raison même pour laquelle je suis venu le voir et tout ça transparaît dans le film. On connaît cette problématique dans le rapport de lintellectuel avec le pouvoir, cest quelque chose dabsolument énigmatique et confus. Je crois que les intellectuels essaient toujours desquiver cette histoire-là.
Parfois on a le sentiment que vous saviez déjà que vous alliez perdre.
Çest le vice du cinéma, de la création que de devenir la victime de son uvre. Cest un jeu absolument pervers. Il y avait quelque chose qui méchappait dont je ne me rendais pas compte, dont je nétais pas conscient.
Ce sentiment se retrouve dans la voix off alors que, dans les images, quand vous le filmez dans son appartement, là, sans aucun commentaire on comprend que cest un manipulateur, quil veut le pouvoir à tout prix.
Là, il y a « schizophrénie », et heureusement que lil nest pas tombé dans le piège. Lil cest la mémoire dun cinéaste, dun auteur. Il retient la fascination de lauteur envers lhomme de pouvoir.
Vous aviez déjà écrit la voix off ?
Non. Le commentaire est venu vraiment en dernier recours, à la fin, pour faire sortie honorable.
Pourtant, vous dites que Rafiq Hariri na pas vaincu le cinéaste qui est en vous. Comment justifiez-vous cela ?
Par la mise en scène. Cest le cas des deux plans dont vous parliez tout à lheure. Je lai amené par exemple dans cet endroit à Beyrouth qui est une boite de nuit très exploitée visuellement, construite sur une fosse commune. Il y avait là un camp de réfugiés palestiniens. Les forces de la droite libanaise les ont pris en otage et les ont massacrés. Lendroit évoque donc les atrocités de la guerre civile, et tout le monde a filmé cette boite qui apparaît aujourdhui comme un élément folklorique de cette guerre. Lentrée ressemble à la structure dune coquille métallique qui souvre sur un escalier et permet daccéder à lintérieur. Cest pour moi une ouverture sur labîme. Je lui ai donc dit que jallais lamener dans un endroit, quil ne devait pas me demander pourquoi, mais que cétait dans lintérêt du film. Il a accepté. Je voulais associer cet endroit qui mimpressionne et me rappelle la tragédie libanaise avec ce personnage qui a été parachuté dans cette réalité. Rafiq Hariri est venu dArabie Saoudite. Je voulais associer les deux mais de façon impressionniste, pas du tout réfléchie ou manigancée. Ce nest quau montage que jai découvert que cela pouvait servir à quelque chose, comme louverture dun rideau, jouer sur le théâtre, la facticité du personnage. Cette idée est un peu dans tous mes films. Je ne fais pas du reportage. Je travaille mes personnages entre le documentaire et la fiction. Cest pour ça que je me permets dinstaller les éclairages, de parler avec mes personnages jusquà lépuisement du documentaire. Le documentaire, cest quelquun qui sattend à ce que vous lui posiez des questions, des choses bien précises, cest quelquun qui se met en représentation. Mais cest dans lépuisement quapparaît la réalité dramatique du personnage : ce qui est en dehors de son contrôle. Avec Rafiq Hariri, jai 155 heures dentretien, alors que cest quelquun de très pris. De ce côté là, il sest prêté au jeu. Pour lui aussi cétait un défi, cest-à-dire quil voulait abattre un intellectuel venant dun bord opposé. Cest la première fois que le film est montré et pour moi il est important de voir les réactions du public à ce jeu, parce que je tiens à dire que cest un jeu.