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Mabou, Nouvelle-Écosse. Au bout dune route perdue, dans un paysage sauvage battu par les vents, une maison fait face à locéan. En retrait du monde, cest là que vit Robert Frank. De nationalité suisse, Frank émigre aux États-Unis dès 1950, exil volontaire à partir duquel il élabore une uvre qui, de la photographie au cinéma, se confond peu à peu avec sa propre existence. Tourné en 1996 sur support vidéo, The Present brasse des éléments autobiographiques mais, en zigzaguant du journal intime au carnet de route(s), le film déborde largement de ce cadre. Car des routes, justement, Frank na cessé den tracer, et de toutes sortes, lignes de fuite(s) plutôt que lignes circulaires, brisées plutôt que droites, dressant ainsi une cartographie sensible du territoire 1 qui vibre finalement comme autant dautoportraits. The Present sinscrit dans cette visée esthétique. Il est la tentative dagréger des bouts dune histoire en cours, la sienne, à des images fixes ou animées, la vie avant Mabou ou ailleurs, lensemble présentant au moment de lenregistrement un « état des lieux » de la vie de lartiste, comme le ferait une photographie. Omniprésent pendant les vingt-quatre minutes que dure le film sa voix sépulcrale lançant dans le hors champ sonore de furieuses imprécations pour accompagner la course dun zoom, exiger dune lampe quelle sallume ou effaroucher un cerf majestueux qui lobserve du dehors , Frank napparaît pourtant pratiquement jamais à limage. Lorsquil « advient », cest à titre de reflet sur une surface réfléchissante, apparition fragile accolée au substantif « memory » décliné ensuite, par la grâce dune opération deffacement des deux dernières syllabes, en « me » (moi). À ce moment précis, dans le tremblé de limage vidéo, la figure de Frank, en apesanteur dans lespace granuleux de la représentation, coexiste dans la contiguïté du langage et du temps ; et cette passerelle, dans sa simplicité et son dénuement, est magnifique. Il sera beaucoup question de reflets, de fenêtres, de miroirs et de cadres tout au long de The Present. Peut-être parce quils sont pour lauteur les seuls moyens de « transport », au double sens du terme, poétique et physique, pour visiter les morts. Passant derrière la caméra devenu objet de transition pour explorer les failles du réel ou ses interstices, Frank convoque les spectres. Il retrouve Pablo, le fils suicidé, et Andréa, la fille décédée dans un accident davion. À cela il faut ajouter la texture particulière de limage vidéo 2 qui, avec sa trame, ses effets de surexposition, ses pertes (grain, netteté, contours), renforce ce sentiment funèbre. Il y a du Lewis Caroll dans ce désir enfantin de traverser les miroirs pour abolir ou réduire les frontières entre le monde tangible et son au-delà, Frank prenant un plaisir évident à brouiller les pistes et les repères. Quel monde rêvons-nous ? Doù viennent ces fantômes qui nous hantent ? Pourquoi suis-je en vie et mes enfants, morts ? De bifurcations en brusques embardées, des circulations sinstallent, des dialogues se nouent : du dedans au dehors, de la présence à labsence, du reflet à la photographie, du visible au dicible. Le film tire ainsi sa puissance de vie de sa forme éclatée, en étoile, issue dun travail de montage qui mixe brusques montées de fièvre et plages plus apaisées. La mise en résonance plastique et musicale des fragments et des blocs crée alors une dynamique incontrôlable dont on sent bien quelle peut faire dérailler le film à tout instant, Frank se souciant visiblement peu de donner une structure linéaire à son récit. « Its gonna be a movie about the black crows that come and feed there », balance-t-il ainsi tout à trac au milieu du gué, filmant létrange manège des corbeaux qui picorent devant sa maison. Cette instabilité esthétique crée des moments dune beauté farouche, impure, indomptée. Les fragments senchaînent comme des plaques tectoniques en mouvement, charriant des torrents damour et de mort, des flots impétueux qui fusionnent, se détruisent puis sagrègent plus loin sous une autre configuration (seules les photographies introduisent une pause dans le rythme qui semballe). Frank expérimente une forme, la triture dans tous les sens comme le ferait un John Coltrane ou un Albert Ayler avec leur improvisations rageuses et leur chorus déjantés, explorant à partir dune colonne centrale dautres pistes « musicales » (de couleur, dintensité, de hauteur), qui sont comme autant de lignes de fuite déguisées. Capter ce qui passe à la portée de son objectif et qui peut « fictionner » (mouche, cheval, toile daraignée, amis, océan, famille, photographies, arbres morts ) ; séloigner pour mieux séchouer à Mabou, tel est le crédo de Robert Frank. Se perdre dans les lignes de fuite du paysage, retrouver au-delà des « lignes derre » chères à Fernand Deligny, les fantômes de Pablo et dAndréa. À lextrémité de la Nouvelle-Écosse, bientôt à lextrémité de sa vie, ce rêve est aujourdhui en passe de se réaliser sur ce territoire tourmenté, là où lultime ligne de fuite se confond avec les lignes dhorizon de locéan et du ciel enfin réunis. Éric Vidal 1. En 1955 Robert Frank traverse lAmérique pendant un an. Il en ramène 500 pellicules. En 1958, 83 photographies sont dabord publiées en France dans Les Américains. Considéré aujourdhui comme une uvre majeure, laccueil critique est à lépoque désastreux, le livre étant jugé anti-américain. |
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I Ardèche Images I