Ils sortaient de La Saisie. Martine proposa une petite promenade dans les environs, histoire de respirer un peu.
Cest affreux, le fait de comprendre seulement peu à peu que sa femme nest plus là, et la façon dont il tente de la faire encore exister, par tous les moyens, les photos, les poèmes, les lieux de son enfance
Jérôme ne payait pas de mine non plus.
Au fond, cest le principe même du documentaire : on filme toujours pour arracher les choses ou les gens à loubli, pour en laisser une trace, pour les faire exister un peu mieux, un peu plus longtemps. Cest assez désespérant : le cinéma vient toujours trop tard, quand la vie a mal fait, et quil faut revenir dessus pour réparer, colmater, faire émerger un sens qui naurait pas lieu autrement.
Je trouve pas ça désespérant du tout !
Mais si, ça veut dire que le point de départ dun film cest toujours une disparition, ou la menace dune disparition. Rien que le Marker de ce soir : pourquoi il se décide à filmer Tarkovski au moment où celui-ci est malade, et jusque sur son lit de mort ?
Martine fit la moue. Jérôme en rajoutait toujours un peu, elle laimait bien pour ça, mais parfois ça frisait la prise de tête.
Ça peut être une envie de rencontre, cest pas forcément tourné vers le passé comme ça.
De quelles rencontres tu parles ? Sil y a rencontre elle est forcément fabriquée, suscitée, désirée par un réalisateur qui peut toujours tout maîtriser, à travers son dispositif ou bien après au montage. La vie ne reprend jamais ses droits, on peut croire que si, mais cest pas vrai.
Mais plus ton dispositif est fort, plus tu peux te permettre de lui jouer des tours, quêter le grain de sable qui enrayera la machine. Cest ça que je nomme rencontre !
Finalement cest peut-être plus honnête de ne filmer que les siens, la famille ou les proches. Au moins, comme cest très bien dit dans La Saisie, on ne fait pas son cinéma avec les affaires des autres.
Alors là ya un petit risque dasphyxie, non?
En prononçant ces mots, Martine saperçut que lemploi du temps de la soirée était tout trouvé : Du possible sinon jétouffe, ce séminaire au titre intriguant, leur tendait les bras en salle 3.
En sortant, Martine enchaîna direct :
Tu vois ce qui me plaît dans ces films, cest exactement ça : plus que le sujet, plus que le contenu, cest la relation quil y a entre la réalisatrice de Km 250 et son interprète, ou entre celle dAlgérie
et les jeunes quelle regarde. Ce sont des choses assez secrètes, mais on les ressent, ça palpite, ça vit quoi ! Et je crois pas que ces films colmatent ou guérissent vraiment quoi que ce soit, ils racontent surtout une rencontre
Elle est là la guérissure peut-être.
Jérome poussa un profond soupir. Cette nuit-là, il eut un sommeil agité.