Vous dites de Leçons de Ténèbres quil est un film noir et chaud. Vous aviez cette intention dès lécriture?
Cétaient les deux partis pris les plus solides au départ. Un film est avant tout une forme. Après, il faut que ça se précise. Comme en sculpture: on enlève, on rajoute. Mais il y a un axe qui existe déjà.
Comment ça sest passé avec léquipe? Cétait très écrit à lavance?
Il y avait un projet mais on ne savait pas trop où on allait. On avait déjà fait Rome désolée ensemble : on savait quil ne fallait pas sattendre à un truc traditionnel. On se promenait, on regardait les lieux. Pour les guider, je suis parti du principe de la caméra invisible : je me mettais dans des situations précises où lextérieur pouvait jouer son rôle. Ni moi, ni Tadeusz ou Werner ne savions si nous étions filmés.
Mais malgré tout, il y avait un point darrivée, une idée de parcours ?
Je savais déjà quà la fin je serai allongé sur le sol dans la même position que la statue de Sainte Cécile. Dans le projet de départ, il ny avait que deux personnages, Tadeusz et moi ; mais la vie étant ce quelle est, un nouveau bonhomme a débarqué. Ça a complètement changé lhistoire ; cest entré dans le dispositif qui doit être suffisamment lâche pour laisser la possibilité aux choses démerger. Évidemment il y a des choses qui ont été rejouées : cest du documentaire remis dans un contexte de fiction. Cétait exactement ce à quoi je voulais arriver.
Par exemple, lévanouissement au musée : seul le cadreur savait ce qui allait se passer. Cest un principe que je voudrais arriver à mettre en place plus systématiquement : toujours jouer de limprovisation et sur les réactions des autres. La vidéo invite à ça de toute façon : il y a une sorte de légèreté propre au support qui nous convenait parfaitement, parce que nous étions sans cesse en promenade dans des villes magnifiques. À la fin, on avait à peu près cinquante-quatre heures de rushes : trois quarts dheure de 35 mm, une heure de Super 8 et cinquante heures de vidéo. Cétait on ne peut plus ouvert.
Justement, le fait de mélanger les supports, cest une volonté esthétique de départ ou une contrainte économique ?
Les deux. Je savais dès lécriture à quels problèmes financiers je serais confronté donc javais prévu de jouer sur des supports différents. Je fonctionne toujours comme ça : jessaie de positiver les contraintes pour en faire des sortes darguments esthétiques. Ici, le mélange des supports est une façon de figurer léclatement de la perception du personnage, lépuisement de son regard.
Pourtant, au sein du chaos visuel et émotionnel du personnage, il y a ce plan dans la petite rue napolitaine avec sa circulation de jeunes piétons : rien nest chorégraphié et tout sordonne à la perfection. On ressent physiquement une sorte de réconciliation entre le personnage principal et le monde extérieur.
Oui jétais étonné de voir à quel point ça marchait bien parce quil fallait voir les conditions du tournage ! Cétait le b.a-ba du cinéma : lun portait la tête, lautre le pied, le troisième la caméra. On avait fait vaguement des repérages qui nont servi à rien. Donc, cétait impro totale. Mais ça a marché. Et le temps de ce plan, on échappe un peu au regard intérieur du personnage, à sa façon duniformiser les choses et les gens.
Il est vrai que le reste du temps, la voix off ne cesse de parler dinsensibilité, dune fuite des émotions. Pourtant, le film, dans sa forme, en réinjecte tout le temps.
Les récits à la première personne fonctionnent souvent comme ça : limpuissance à être ému du personnage devient émouvante par le biais du film. Sinon, on tombe dans le cynisme. Le principe était de dire que ce personnage là qui est, en gros, moi, a du mal non pas à ressentir mais cest ce que dit le philosophe de Leçons à centrer les choses, à les remettre, à les hiérarchiser, à se refaire un spectre émotionnel et affectif.
Vous avez fictionné lhistoire ou on est vraiment dans un journal intime ?
Ce ne sont pas des personnages réels. Jai changé les noms. Il ny a que Tadeusz qui soit assez proche de son personnage mais il nest pas séropositif. Je profite de ces corps receptacles pour y mélanger les histoires de personnes que jai connues. Comme souvent en littérature, ce sont des modèles. Ça nen est pas moins vrai, ou tout du moins vraisemblable. Mon personnage nest pas tout à fait moi non plus.
Cest la voix off qui pousse vers la fiction. Elle ne raconte pas la vérité. Elle a été écrite après. Je ne crois pas du tout quon peut plaquer une voix préécrite sur des images. Et plus que la voix off, je crois que ce sont les ambiances sonores qui créent cette espèce dabstraction ; par exemple quand on a une scène en Super 8 très intime et quon entend derrière les voitures qui passent, ça crée quelque chose qui nest pas naturaliste. Il ne faut jamais que limage et le son soient redondants. Par exemple, jaime bien évoquer un tableau et ne pas le faire apparaitre tout de suite. Cest presque une question de dramaturgie.
Oui, vous jouez souvent sur plusieurs niveaux de perception et de signification.
La logistique de la perception est un peu lidée de Leçons de ténèbres, la crise de lattention. Je crois que ça fait vingt ans que dans le documentaire, on fait du social durgence et ça fait vingt ans que ça na absolument rien changé. Dans la fiction, on est encore beaucoup dans la dénonciation. Cest intéressant de se dire que si les cinéastes ont un pouvoir cest plus dans le fait de questionner un langage qui est le leur plutôt que de questionner une société sous des formes qui sont absolument inconséquentes sur quoi que ce soit.
Votre film me semble faire partie de quelque chose dassez nouveau situé entre les dispositifs de lart contemporain, et ceux de la captation brute, quelque chose qui se concentre sur le paradoxe de la perception du réel et de sa retranscription.
De toute façon, on ne capte jamais le réel. Ça nexiste pas : à partir du moment où on monte, où on mixe, etc., on est déjà dans linterprétation subjective. Ces histoires de réel, de documentaire, dobjectivité, cest un débat du xixe siècle ! La littérature a réglé ça depuis longtemps. Le réel, lillusion, limaginaire sinterpénètrent en permanence. On nen sortira jamais. À cela sajoute la présence des médias dans la vie de tous les jours : la présence de la caméra dans un lieu fait advenir les événements. Il suffit de voir le crash du Concorde : les gens interviewés qui ont été vaguement témoins de quelque chose, adoptent en cinq minutes une terminologie et un vocabulaire journalistique ! Le réel dans tout ça, je me demande bien où il est
Cest plutôt là où il nest pas quil faut peut-être creuser.