Juxtaposer les films réalisés sur le drame de Srebenica et enchaîner leur vision est assez éloquent. La catégorisation des genres (reportage, investigation, documentaire dauteur, téléfilm
) paraît soudainement incontournable et éviterait presque de trop long discours à légard de certains films. Les points de vue portés sur ce qui sest passé dans cette enclave de lOnu énoncent un certain nombre dintentions : expliquer, impliquer, démontrer, et interroge de façon transversale la valeur de témoignage de ces films. Pour tenter de répondre à ces enjeux, les approches diffèrent.
A cry from the grave est une tentative assez éprouvante il faut le dire de rendre compte de cette tragédie. Un commentaire très présent, un montage spectaculaire parfois même inacceptable (voir le plan avec la tête de cochon), des scènes dautopsies et de charniers très insistantes, lutilisation de sources dimages différentes (vidéo amateur, archives télé, interviews, reconstitutions de certaines scènes), nous entraînent aux frontières de la propagande, dont voulait sûrement séloigner cette expérience cumulative : multiplier le nombre des points de vue comme gage de vérité. On est parfois plus proche de la persuasion que de la réflexion. Section grand reportage ?
Cest la précision qui prévaut avec Une chute sur ordonnance, dans son essai dexplication de ce qui a conduit au drame. Un travail denquête mené avec rigueur, au jour le jour et dans les moindres détails pour essayer de comprendre les enjeux, les prises ou labsence de décisions, mettre à jour les lâchetés : dénoncer. Linvestigation et le travail de recoupements des témoignages, des interviews et documents écrits se veulent des plus implacables. Mais le ton du commentaire et la musique dramatisent inutilement lintention. Enfin, au sortir de ce dédale militaro-politique, si le film en pointe bien les errances et les irresponsabilités impardonnables, il peut aussi en rester un diffus et ambigu sentiment belliqueux.
Au même titre que Warriors dailleurs, téléfilm efficace et sûrement très utile, qui en dehors de certains travers scénaristiques toujours en rajouter dans lémotion choisit de mettre en scène une partie de ce qui avait échappé aux images, plus près dun intime, celui des soldats de lOnu et de leur impuissance face à lhorreur : dénoncer et indigner.
Au nom de lHumanité démarre par la signature des accords de Dayton à Paris et dévoile cette scène dans une durée plutôt rare pour ce genre dévénement tant elle a été hachée par les actualités télévisées et noyée sous les commentaires journalistiques. On peut dès lors tout simplement regarder. Demblée cette séquence annonce le travail de distanciation à luvre dans le film, porté par la fonction même de linstitution du Tribunal de La Haye et de ses représentants : témoigner, rendre justice. La forme est sobre et le propos précis.
Mais dans ce qui serait au plus près de limplication, de celle qui laisse une trace plus que visuelle quelque chose peut-être dune résistance sourde ou dune forme de conscience , en écho incontournable à cette programmation, répond en fin de semaine, le monumental LAnnée après Dayton. Nikolaus Geyrhalter suit une année de la survie dans laprès-guerre. Les saisons rythment le film et la lente tentative de reconstruction. La démarche si caractéristique du cinéma de Geyrhalter trouve toute sa force et son envergure dans cette rencontre avec un au-delà de la guerre très pudique, au plus près des personnes.
Cette façon de marcher dans les traces, pas à pas, de ceux quil filme, de se fondre avec le temps et dentretenir avec lui un rapport à la nécessité ou à lintégralité, saccorde avec intégrité et non pas avec quantité. Ainsi au moment où cette femme ressort dans la ville détruite, limpression dinvestir pour la première fois un lieu daprès-guerre dévasté qui transforme une image si souvent vue, un cliché, en un lieu incarné dans lequel la vie reprend.
Cest la dimension irrationnelle et humaine que lon approche : jamais le film en lui-même ne recherche les causes, cest toujours aux personnes quil revient den juger. Ici, multiplier les points de vue, cest demander et redemander à chacun de raconter une même situation, de décrire chaque chose avec minutie : le quotidien, la nourriture, le logement, les sentiments. Cest toujours à lautre quil revient dexpliquer et de décrire. Cest un processus dimprégnation ou de perméabilité, jamais fusionnel, qui contamine rapidement le spectateur. Le film démontre la capacité du plan-séquence à accompagner la tentative de recomposition à laquelle sont confrontés les rescapés, les déportés. Et ceci jusque dans des plans dapparence anodine qui révèlent le caractère vital de laction : déblayer à la pelle létage dun immeuble désossé, pour combler labsence de demeure, déminer, pour reconquérir la liberté de se déplacer. Les actions sinscrivent et surgissent dans le plan. Jamais Geyrhalter ne semble à la recherche de laction, il lattend. Et toujours dans ce respect dune durée qui permet dévaluer celle nécessaire à la réparation, peut-être infinie.
Le film paraît réconcilier lensemble des intentions, parfois trop isolées dans dautres films, sans jamais pourtant chercher à en faire la synthèse.
Lalternance entre la fixité des plans et les mouvements daccompagnement du film, proche dune respiration, autorise une liberté de regard et de critique qui valorise fortement le témoignage et emporte finalement dans son sillage les autres films.