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Au moment où jai commencé Minamata, les victimes et leur monde, je ne connaissais pas la méthode de Claude Lanzmann à base dinterviews et de témoignages. Mon souci était dexprimer la tragédie de Minamata uniquement par les images et les moyens cinématographiques. Jai donc essayé de limiter au minimum les interviews. Je voulais affirmer la présence et lexistence des victimes. À lépoque, dans le cinéma documentaire japonais, léquipement de synchronisation était très en retard. Tous les maîtres qui ont formé la génération de cinéastes à laquelle jappartiens enseignaient, dans les années cinquante, quil fallait tourner un film dans les conditions du muet. Jai donc appris que le montage était prépondérant et quil devait être effectué par le réalisateur lui-même ou, au pire, par une personne ayant suivi le tournage.
Dans Minamata, les victimes et leur monde, il y a environ dix fois plus dheures de rush que de film. Huit mois de préparation, cinq mois de tournage plus trois mois de finition ont été nécessaires. Pour parler dIri et Toschi vont à Minamata, ce film nest pas mon premier en couleurs. Ce couple de peintres avait déjà peint dautres tragédies, notamment seize tableaux sur Hiroshima. Ils sont aussi allés à Auschwitz, et à partir de là se sont penchés sur Minamata. Je les ai aidés en leur présentant des victimes. Ces peintres ne peuvent peindre et dessiner que de façon réaliste. À partir de là, il y a tout un travail dabstraction dans mon film : je me suis demandé comment on pouvait décrire à travers un tableau la tragédie de Minamata. Quand jai vu leurs toiles, je me suis demandé si lon ne pouvait pas faire ressortir de manière plus approfondie encore la tragédie. Ceci étant, je pense quil y a une limite dans les peintures. Pour ce qui est de la grande fresque exposée à Tokyo, Toschi commence par dessiner des lignes très fines, qui sont soit des personnages, soit des paysages. Ensuite, une épaisseur est donnée aux traits avec de lencre de chine. Je connaissais la façon dont travaillaient ces peintres et, une fois la fresque terminée, jai voulu remonter le temps du processus de création. Cest pourquoi je filme, par exemple, certains détails des lignes en gros plan. Jai beaucoup travaillé sur le temps. Le tableau noircit par couches successives, et ce processus du temps de fabrication ma beaucoup intéressé. Ces deux peintres ont des approches complètement différentes, cest un combat entre eux pour arriver à finir un tableau. Aussi bien au niveau de la motivation que du procédé plastique.
Pour en revenir à Minamata, les victimes et leur monde, la quantité dimages darchives intégrées dans le film est minime au regard de celles déjà tournées par les médecins sur les victimes de Minamata. Cette trilogie sur Minamata, intitulée Minamata dun point de vue médical, est contemporaine de La Mer de Minamata, mon premier film en couleurs. Lensemble a été tourné au même moment. Sous la pression des étrangers, qui me questionnaient sur la maladie, jai rassemblé dans les trois films ce qui relevait dun point de vue plus proprement scientifique. En 1965, jai fait un film pour la télévision. À cette époque, par souci de ne pas révéler leur vie privée, les victimes ne devaient pas être reconnaissables à lécran. En 1971, jai commencé par filmer ceux dont la souffrance morale était la moins forte. Jai eu des entretiens avec des hommes et des femmes qui avaient perdu leur père ou leur mari. Plus tard, jai pu filmer des victimes adultes - les enfants qui avaient perdu des membres de leur famille ne pouvant, eux, être filmés. Les victimes adultes, qui étaient conscientes du drame, savaient que la diffusion de leur image contribuerait à sensibiliser lopinion et les pouvoirs publics. Jai mis quatre mois avant de pouvoir filmer les enfants. Jai attendu impatiemment quon me demande pourquoi je ne les filmais pas ; cest à ce moment précis que jai pu commencer à le faire. Jaccordais beaucoup dimportance à ce consentement tacite, réciproque. Mais je ne me suis rien interdit de filmer, excepté les victimes confrontées au problème de la puberté.
Il est très rare que quelquun vienne de Tokyo pour filmer à Minamata. Je suis la seule personne à lavoir fait depuis trente-cinq ans. Mais cest précisément parce que jétais un cinéaste de Tokyo que jai pu filmer les victimes : au fil des années, les habitants de Minamata nont pas osé dire à leur entourage quils étaient malades et cest à moi quils se sont confiés, sachant que je ne le répéterais pas. Pour certaines personnes, cétait une occasion de se décharger le cur.
Avant daller à Minamata, jai été profondément marqué par un ouvrier de lusine qui avait filmé la tragédie. Jai écrit un article pour lui rendre hommage, expliquer comment il mavait dabord appris à approcher les victimes, puis à les filmer.
Minamata mobsédait jusquà lenchaînement. Je ressentais une grande souffrance à lidée que je navais tourné sur rien dautre que Minamata. Cest à ce moment précis que jai pris connaissance de Shoah, que jai dabord vu en vidéo. Cela a été un choc : il y avait quelquun en France qui avait obstinément filmé cette tragédie. Claude Lanzmann ma beaucoup encouragé. Je le considère comme un grand ami et je lai fait venir au Japon. Il y a seize heures sur Minamata, mais contrairement à Shoah, on peut voir mes films de manière fragmentaire. Aujourdhui, je continue toujours à mintéresser à Minamata : jachève un film sur le grand leader des mouvements de contestation des victimes qui vient de mourir. Je tenais à lui rendre hommage car aujourdhui, les jeunes de Minamata ne le connaissent presque pas.
Propos recueillis par Éric Vidal
Traduction par Hiroko Govaers, Paul Jobin
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