La victoire de Franco et lécrasement de la révolution provoqua lexode de milliers despagnols, dont beaucoup sinstallèrent en France. Augustin, le grand-père de Florence Lloret fut lun deux. Militant anarchiste de la CNT (Confédération Nationale du Travail), il a participé à la collectivisation du village de La Torre del Espanyol, et a évoqué cette expérience dans un enregistrement, peu avant de mourir. Pour connaître cette histoire, qui fait aussi partie de la sienne, Florence Lloret a retraversé les Pyrénées, à la rencontre de ceux qui sont restés. Ceux qui, avec son grand-père, ont vécu cette tentative de transformation radicale de la société. Une révolution minée de lintérieur par les violents conflits opposants anarchistes, trotskistes et staliniens et attaquée de lextérieur par lavancée des troupes franquistes.
Ce qui frappe demblée ici, cest cette difficulté des anciens à se confier, à raconter un passé pourtant vieux de soixante ans. Cette résistance à déterrer une histoire dont chacun garde les traces et que lon semploie maintenant à recouvrir dun rassurant « maintenant on est tous amis ». À condition déviter tout sujet politique. Le café, autrefois lieu de débats que lon imagine mouvementés entre militants de la CNT et de lUGT (syndicat des socialistes et communistes), entre partisans et opposants à la collectivisation, accueille aujourdhui un groupe de vieux, murés dans un silence qui seul leur a permis de vivre ensemble. Ce qui surtout laisse pantois, cest cette peur, toujours présente, qui incite à parler bas, à demander parfois à la caméra de se rapprocher pour entendre la confidence par crainte dêtre écouté, alors que la conversation se déroule en pleine campagne. Ces rencontres en plein air sont dailleurs une constante dans le documentaire, comme si les murs avaient toujours des oreilles, comme si le danger pouvait ressurgir à tout moment. Ces scènes ouvrent sur un paysage aux vastes étendues imprégnées de la lumière ibérique. Elles contrastent avec les prises de vue des rues sombres et silencieuses du village, traduction visuelle de la lourdeur dun climat entretenue par toute cette mémoire verrouillée. Une mémoire bridée par le sentiment de la défaite dont naffleurent que désenchantement et rancur contenus.
Quand la réalisatrice essaie den savoir un peu plus, tente de comprendre ce qui sest joué là de si brutal pour que le traumatisme perdure, les réponses se diluent dans lallusion ou leuphémisme. Il est remarquable que le seul à parler plus franchement, en se plantant face à la caméra, soit le paysan dont le père était franquiste. Pour parer cet engagement du sceau de la vertu !
Paradoxalement, la force du documentaire réside dans cette impuissance à pénétrer les secrets de ces existences. À buter sur les non-dit, les silences et les regards fuyants. Autant de manières de se protéger qui en disent long sur le poids dun refoulé qui écrase le film dune chape de plomb étouffante. Au point que Florence Lloret va rapidement devenir indésirable avec ses recherches qui fouillent au creux dune plaie jamais refermée. On sent bien quelle a conscience davancer sur un terrain miné, dêtre une intruse qui vient réveiller de vieux fantômes. Et pas nimporte lesquels. Être la petite-fille dAugustin, le militant anarchiste, ôte toute neutralité au sens de sa démarche et introduit chez beaucoup un surcroît de méfiance et de suspicion. Elle avance alors à petits pas, avec retenue, évitant de bousculer ces hommes par des questions trop précises qui ne serviraient quà les refermer un peu plus sur eux-mêmes. Mais en restant au seuil de ce passé, elle lenveloppe dune opacité qui rend le trouble de cette réalité encore plus prégnant.
De cet échec à restituer cette époque naît un autre film. Qui lui, parle du présent. On repense au film de Van In sur la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud, à cette tentative dexorciser un passé par son jugement public. En Espagne, le pays glissa vers un régime démocratique après une période de transition assumée par Juan Carlos. Une transition en douceur qui occulta tout règlement de compte sur le passif du régime franquiste et qui permet à un ancien ministre de Franco dêtre encore président de lAssemblée de Galice. On imagine que, quand le gouvernement espagnol demande lextradition de Pinochet, certains là-bas doivent sourire. Jaune. Dans ce village clos sur lui-même, la « réconciliation » na pu se réaliser que par un tabou entourant tout un pan dune histoire douloureuse. Une histoire devenue interdite, au détriment de la vérité. Comme une deuxième défaite pour des hommes à qui Florence Lloret a tenté de restituer une part de leur mémoire occultée. Leurs meurtrissures, pour souterraines quelles soient, nen restent que plus vives.