Les deux ans et demi avant le tournage représentent le temps quil ma fallu pour avoir le financement du film. Mais cest évident que quand on vient dans un lieu pareil (un hôpital psychiatrique, ndlr) avec lidée de faire un film, on nattend pas le financement pour commencer. Cest vrai que jai eu un besoin, une nécessité personnelle de passer du temps là bas.
Il y avait plein de directions possibles. La première était de choisir de filmer cette institution et si on la filme, on prend le risque de laisser de côté ces gens-là et moi cest ces gens-là qui mintéressaient. Par contre je suis à peu près sûr davoir filmé cette institution par son absence, cest-à-dire un isolement, sans les rapports avec les médecins. Jai ressenti très fort une présence complètement réglée et à partir du moment ou il y a une règle stricte, il y a très peu de rapports possibles. On rejoint là le problème du pouvoir.
Dans mon film, je crois que linstitution est là, dans cette espèce dusure temporelle, cette espèce dattente, parce que le fait quil ny ait pas de personnel soignant crée, je crois, cette attente qui est la pire des violences de la folie, la folie psychiatrisée en tout cas. Je nai pas filmé des patients, jai filmé des individus en quête dun rapport humain. Cette institution est donc là, mais je lai prise à défaut et cest selon moi plus subjectif, plus violent et peut-être plus pertinent de montrer labsence plutôt que la règle. Quand on filme la règle, on risque de tomber dedans et donc dans le pouvoir psychiatrique. Ce que je ne voulais absolument pas.
Cest sûr quil y a cette notion du vide dans les plans fixes, une sorte dimplosion, de folie brutale dans les plans caméra à lépaule. On ressent ça parce que dans les pavillons on passe par ces deux extrêmes. Soit une sorte de calme, avec un couloir vide, et puis tout dun coup ça se met à sagiter, à cogner partout. Ce sont deux types dusures assez évidents là-bas. Il y a entre eux une sorte dexubérance du mouvement, du son et à la fois une exubérance du vide, du silence et de quelque chose de très statique. Dans les plans larges, ils sont comme statufiés. Même le décor, avec les peintures, les fresques, les statufie. Cest un mouvement très étrange, un mouvement du temps qui joue dans lespace.
Je nai pas voulu faire un film dattaque mais un film humain. Cest pour ça que je parle de folie et pas de maladie mentale. Je nai pas filmé des patients mais des gens qui parlaient bizarrement, qui bégayaient, se taisaient, sans parler de ceux qui avaient des comportements étranges
Durant les deux ans, jai écrit un journal avec des descriptions assez documentaires sur les rapports aux gens que je rencontrais, les discussions que javais
Avec des questions cinématographiques très nettes. Donc, pas de scénario - même si jai voulu intégrer ces notes - mais plutôt des pistes. Quand le film a commencé, jétais plein dimages et de sons à tel point quil ne me semblait même plus utile de tourner ce film-là.
Il y a dans le film des gens que je connaissais, mais cest une part minime. La plupart des personnes, je les ai rencontrées pendant le tournage, notamment au pavillon des « admissions ». Par contre javais déjà rencontré celles du pavillon des « chroniques ». Cest elles que jai filmées en Super 8. Pour la majorité des autres, cétait des inconnus, des rencontres.
Jai privilégié laspect naturel de quelque chose déphémère plutôt que de suivre des personnages avec le risque de ne pas savoir où marrêter. Si vous allez à la cafétéria, cest ça, cest comme des atomes, ça va, ça vient, tu prends un café, tu me files une clope, cest assez impressionnant.
La longueur des plans est un moyen de capter un visage, un corps, une parole. Cest une captation dans le temps. On a toujours pris le temps de filmer, on na jamais fait ça à la va-vite. Pour filmer ça, il faut passer beaucoup de temps sans filmer. Quand je parle de rencontre éphémère, je parle de rencontre avec la caméra parce quon ne peut pas tout filmer. Si jai refusé de suivre un personnage, jai par contre passé beaucoup de temps avec eux. On arrivait, on posait la caméra, chacun prenait ses marques et tout dun coup les gens venaient vers nous. Il y avait une humanité dans les rapports, due au temps passé ensemble. Pas toujours mais souvent. Par exemple la scène du bègue. Cest quelquun dont on sest aperçu quil était tout le temps dans les parages Il sest mis à venir vers nous dans le couloir et on a filmé plusieurs plans en continu, mais toujours sans parole. Et vers la fin, il sest mis à nous parler. La scène du film, cest la première fois où il nous a parlé. Mais cette scène, elle sest construite en trois semaines. Cest ça qui est intéressant, cette démarche qui est venue deux.
Jai passé deux ans avec eux sans caméra et javais des rapports de proximité avec eux. Ce sont des gens qui te touchent, qui tapprochent, avec une proximité physique réelle. Même sans caméra, cette proximité était déjà là. Alors avec la caméra, on a filmé à hauteur dhomme, je dirais à distance dhomme, comme dans le cadre dune discussion. Les plans fixes sont eux beaucoup plus pensés, plus cadrés, plus structurés. Pour moi, il y avait par contre une forme dévidence pour les plans caméra à lépaule. Par rapport à la question du voyeurisme, la proximité pourrait poser problème sil ny avait pas ce temps et cette notion de plan-séquence. Si tu filmes un visage de près en trente secondes, il peut effectivement y avoir un choc, parce quon na pas lhabitude. Un gros plan sur une longue durée crée une sorte d « acclimatation » du regard et donc cela crée un lien. On en revient là à la question du temps et des plans. Quand je filme ces visages, je ne me défends presque pas de manière cinématographique, mais je me situe dans un rapport au vivant. Je nai jamais été dans un rapport de cinéma avec eux. Il est évident que quand on filme, on a une responsabilité de limage, du cadre, de la longueur des plans. Mais javais besoin de passer par une distance qui me place dans un rapport hors caméra. Cest peut-être aussi pour ça que jai monté le film, même si je faisais complètement corps avec mon opérateur. Cest cette confiance qui me permettait dêtre ce que jappelle "hors caméra". Je pouvais lui dire "on tourne", me dégager et rentrer dans ce que jappelle la vie et non dans le cinéma. Le cinéma, je lai rattrapé après. Mais à la base, je tenais à cette distance là. Parfois il faut savoir oublier le cinéma.
En filmant, je nai pas voulu esthétiser la folie. Le passage de Nerval, à la fin du film, relate le sentiment que jai eu sans caméra, pendant les deux ans et demi. Je lai cité au sens le plus intime, cest-à-dire une citation qui ne renvoie quà moi-même. Cest le seul "je" du film, en fait. Dans la voix off, je suis très effacé. Mais je trouve lidée de cette famille primitive et céleste assez magnifique, parce que là, tout dun coup, on a le côté primitif qui rejoint Artaud et le côté céleste qui pourrait rejoindre Rimbaud. Cest vrai que jaime assez cette naïveté, cette tendresse. Mais je ne pense pas que cela va jusquà romantiser le film, en tout cas, je ne lespère pas. Cest plutôt lidée davoir trouvé non pas une famille, je nirai pas jusque là, mais un groupe.
Il y a aussi les scènes de barque en Super 8. Pour moi, lécho de leur voix, cest ça.