Cest de façon assez secrète que se livre la raison dêtre profonde du film de Romain Thobois. Celui-ci a choisi découter les pensionnaires dun asile psychiatrique, de recueillir leurs confidences, leurs émois, des bribes de leur vie. Cest tout : linstitution et le personnel sont complètement absents du cadre, aucune information nest fournie sur lencadrement des patients, aucune explication nest donnée sur la raison de leur folie. Quant à la voix off, alors quelle sénonce de façon étonnamment personnelle, elle ne dira jamais rien du pourquoi de ce film pour le réalisateur.
Elle dira juste les aléas du tournage, les inquiétudes qui traversent Romain Thobois concernant son film, la déchirure entre celui quil avait rêvé et celui en train de se faire. Et cest justement ce qui, peu à peu, va faire lien avec le spectateur, ce qui va nous permettre de comprendre et de supporter la violence du film avec une distance essentielle : nous ne serons jamais seuls avec cette violence puisque ce qui est donné à voir lest toujours comme découverte en même temps que nous. Car avant tout, cest au récit singulier de sa confrontation aux malades que Romain Thobois nous convie. Autrement dit à une aventure qui pourrait se résumer comme suit : moi qui ne sait rien deux, cest par le cinéma, en les filmant (ou en voulant les filmer) que japprocherai la Connaissance de lAltérité (les majuscules sont de rigueur !).
Cette quête, la forme même du film la retrace en filigrane : passé le chaos initial, très éprouvant (les plans dans le couloir, saisis à la volée, dans une grande proximité), le film se structure, et le réalisateur réinvente un espace personnel, tissant doucement des liens souterrains pour tenter de ne plus subir lémotion brute - le chantage infernal dune réalité qui cantonne les malades au statut dobjet dans les plans du début -, mais de trouver une juste place. Thobois y réussit parfaitement dans lopposition entre lintérieur (le centre) et lextérieur (ses interventions en voix off). À ceux qui sont enfermés et qui ne parlent que de partir, de voyage, dhypothétiques libérations, sopposent des travellings-leitmotiv vers la sortie de lhôpital, venant séchouer par vagues successives comme autant despoirs avortés. Même les images Super 8 dun voyage de quelques pensionnaires à lextérieur de lhôpital, sont séparées du reste du film par des noirs (le mur dun jardin plongé dans lobscurité, lopacité dun plan de nuit), accentuant encore la sensation de lenfermement.
Plus problématique, en revanche, devient la place occupée par Thobois lorsquil approche directement les malades, glissant au gré des rencontres dans un rapport souvent fortement affectif. Le jeune Candide lancé à la poursuite de lAutre et de la déchirure du monde, se retrouve donc bien vite en territoire connu : où ressurgit inopinément une ribambelle de Mères
Les trois grandes figures du film (la femme de la cafétéria, celle assise dans lherbe et celle de la salle dattente) ont toutes un fils (on en parle, on montre sa photo, effet de miroir garanti) et cest comme à un fils quelles sadressent à Romain Thobois : « tu fais toujours tes films ? Tu deviendras quelquun. Tu me verras plus ». À ces tentatives de séduction maternelle, le réalisateur répond en entrant dans leur jeu avec une certaine complaisance : leur altérité est dautant plus gommée par labsence totale du cadre médical, qui viendrait rappeler laliénation des personnages. À la limite, on en oublierait presque que les paroles recueillies sont toutes des paroles délirantes. Mais nest-ce pas au fond le but recherché ? Réduire lécart, se retrouver soi-même dans lautre, comme un fils, comme un autre même, rêver que de lautre nous ne sommes jamais si lointain.
Doù cette impression saisissante que ce nest pas Romain Thobois qui regarde ses personnages, mais que cest au contraire eux, par un très beau retournement, qui le regardent et le questionnent. À ces questions pourtant, il répond peu : à celle dun malade sur la caméra - « à quoi ça sert ? » - il répond laconiquement « cest une caméra » ; à celle dun autre « tes à lHP, toi ? », il ne répond pas, trahissant ainsi son incapacité à accepter lécart que ses réponses pourrait creuser avec ceux qui les pose (non il ne fait pas partie de lhôpital). On pourrait gloser sur la légitimité de vouloir se mettre à la place des malades alors quon ne lest pas, de croire à la rationalité apparente de leur discours, de les utiliser à des fins poétiques, personnelles, qui leur échappent. Il nempêche quil y a toujours tentative de restitution : lattention du regard porté sur eux est en soi un acte qui porte à conséquence, quils ressentent et expriment parfois avec une vive émotion. Le lien se fait là, dans la durée des plans, qui nest jamais une traque, mais toujours la possibilité fragile, offerte, dune reconnaissance.
Or, les malades ne se reconnaîtront pas dans les images Super 8 que Thobois a filmées deux. La quête du passage, de cette perméabilité idéalement rêvée entre deux mondes, entre lici et lau-delà de la raison, se heurte irrémédiablement à cela même qui la fonde : lautre reste quoiquil arrive un autre. Mais tout nétait-il pas joué davance ? Ce que Thobois lui-même recherchait depuis le début était un Graal inaccessible, avouant aussitôt après la séquence avec Rolande (la femme de la cafétéria) : « mais nest-ce pas sa voix passée que je cherche ?
». Et ce sentiment constant de dépossession du film que nous raconte Thobois (la façon notamment dont le cadre se désolidarise parfois de la présence du réalisateur), ne disait pas autre chose : tout se perd, il faut renoncer à tout, constamment. Quimporte la fin, quimporte limpossible : le film ne sert à rien puisquil connaît déjà son échec, et cest toute sa beauté. Cest un film pour rien, sans aucune autre certitude que celle de sa fragilité, sans aucune autre fin quune mort annoncée : ultime façon pour Thobois de ne pas être raisonnable, de refuser la place dehors qui doit être la sienne. In extremis, il faudra bien faire le deuil cependant de ce rêve romantique : mais si Candide linnocent a perdu son pucelage, si le film a pu trouver son issue en se faisant récit initiatique, cest au prix dune grande blessure. Celle qua creusée à vif la rencontre de ces vies arrêtées pour toujours.
Romain Thobois a réalisé un film dune mélancolie sans nom : ceux-là même que lon voulait pour frères de solitude, il faut accepter den être létranger.