Après coup

À l’occasion des États généraux du documentaire de Lussas cet été, dans le cadre de la programmation intitulée la Route du Doc, nous avions sélectionné Gaël Lépingle et moi-même, trois jours de films documentaires israéliens. Alors que la guerre éclatait au Liban et en Israël, nous nous sommes interrogés au sein de l’équipe de Lussas sur le maintien en l’état de cette programmation. La décision a finalement été prise de réduire la programmation des films israéliens de trois jours à deux jours et dans le même temps de programmer des films libanais et palestiniens, et aussi d’organiser un débat. Suite à cette décision, certains réalisateurs ont retiré leur film, réduisant la programmation à une journée.
Ce choix qui a été envisagé et discuté à plusieurs peut sembler, aujourd’hui, contestable, et j’ai pu moi-même le contester.
Plusieurs questions se sont posées à nous.

L’une a concerné la possibilité de regarder ces films avec une distance suffisante dans ce contexte. Cette question, je l’ai discutée personnellement à plusieurs reprises au cours du mois de juillet avec les deux personnes que nous avions invitées (Avner Faingulernt et Yael Perlov) et nous avons, Gaël Lépingle et moi, revu plusieurs des films que nous avions programmés pour mettre à l’épreuve cette inquiétude que beaucoup aujourd’hui jugent inutile ou déplacée, voire dangereuse.
Comment s’accommodent le temps du cinéma et celui de l’actualité ? Difficilement, sans aucun doute. Le cinéma vient le plus souvent après l’événement et c’est ce qui constitue d’emblée une distance, propice à l’élaboration d’un point de vue et de sa mise en scène. Mais par ailleurs, les films ont bien un sujet, appelons le « objet » si cela peut paraître moins tendancieux. Qu’il désigne un récit, une relation, une tension, un dispositif, une forme, une mise en scène, en tout cas, c’est un mouvement qui relie le cinéaste, son film et son spectateur. Bien entendu nous connaissons les risques d’appauvrissement des films réduits à leur seul « sujet ». C’est faire un procès d’intention bien offensant à l’égard de Lussas que de nous accuser de succomber à une supposée dictature du sujet – en témoigne simplement l’ensemble de nos programmations. Nous y aurions succombé ici en déprogrammant les films qui ne parlent pas du rapport aux Palestiniens. Ce n’est pas vrai, tout simplement, et nous avions maintenu notamment la programmation du Journal de David Perlov.
En revanche, il est vrai que par cette question et ce choix, nous avons mis en question la capacité du cinéma à nous faire réfléchir le monde (y compris par un regard intime et poétique), en interrogeant l’écart qui existerait entre le lieu du politique (les films) et le temps du politique (leur projection). Ce à quoi cela nous a renvoyé, Gaël Lépingle et moi, dans ce que nous partageons avec parfois des divergences, c’est à notre croyance dans le cinéma (ses pouvoirs et ses limites). De cela, oui, il a été question.

Par ailleurs, le choix de programmer des films libanais ou palestiniens n’a pas constitué un contrechamp. Simplement, dans cette urgence (particulièrement celle vécue par les réalisateurs libanais et israéliens), la nécessité de faire entendre cette deuxième voix et de deux façons. D’une part celle de l’urgence, avec les ciné-tracts réalisés à l’appel de « Cinéastes solidaires ». D’autre part celle de la distance, avec des films documentaires récents qui racontent un point de vue libanais sur le Liban. Nous l’avons redit, Gaël Lépingle et moi-même, en présentation des séances de la Route du doc, il ne nous semblait pas pertinent de montrer systématiquement des films palestiniens en vis-à-vis, champ-contrechamp d’une programmation de films israéliens et c’est le choix initial que nous avons fait et que nous avons maintenu. Les débats qui ont suivi ces films ont porté sur les films eux-mêmes et sur leur point de vue d’un moment de l’histoire du Liban. Ce n’est pas parce que ces films ont été programmés tardivement qu’ils n’ont pas été choisis et que cette programmation, reprise en partie ailleurs depuis (Bobigny, San Francisco, Arcueil, La Clef Paris), n’a pas été pensée. Certains de ces films avaient notamment été vus il y a déjà un certain temps, et de nombreux autres, présentés à la Biennale du cinéma de l’Institut du monde arabe, avaient été visionnés. Que le choix de cette déprogrammation soit discuté, bien évidemment. Que l’on nous accuse d’un défaut de travail et de point de vue en occultant tout le reste (y compris la programmation initiale des films israéliens…) est quelque peu outrancier.
Concernant les ciné-tracts, ils interrogent particulièrement cette capacité du cinéma à se saisir de l’instant. De nombreux films y trouvent leur limite et en sont parfois réduits à leur message, révélant peut-être plus alors l’impuissance à laquelle les cinéastes se sont trouvés confrontés. Mais on a également vu comment certains commençaient à construire du récit, à penser un dispositif aussi simple soit-il. En tout cas, tous cherchaient, comme cinéaste, une façon de témoigner, de réagir.

L’organisation du débat avec Georges Corm, dont le sujet n’était effectivement pas le cinéma, mais qui n’était pas toujours hors de la question des images et surtout pas hors du politique, nous la revendiquons. La très grande majorité des personnes ayant assistées à ce débat l’ont trouvé fort intéressant et important (la qualité de la préparation et de la conduite de ce débat par Marie-José Mondzain qui travaille avec nous depuis de nombreuses années y étant pour beaucoup). Et si ce débat n’a eu lieu, cet été là, qu’à Lussas, c’est peut-être une preuve de la nécessité et de la pertinence de l’avoir imaginé, justement à ce moment, et à Lussas. Le cinéma n’est pas totalement hors du monde et le monde n’est pas totalement absent de Lussas. Au moins, ceux qui y étaient le savent.

Une autre question a donc concerné la prise en compte d’une réalité.
L’actualité ne se réduit pas à son traitement et sa médiatisation (la télévision ou la presse), c’est aussi la simultanéité des événements, ce qui se passe maintenant, ce qui survient, en l’occurrence une guerre. Comment prendre en compte une urgence, c’est-à-dire réagir à une situation qui se déroule en ce moment même et qui nécessite une prise de position. Je le redis : « Ne pas faire comme s’il ne se passait rien ». Le temps de la guerre – même si celle-ci est continuellement larvée ou occultée en Palestine – n’est pas un temps banal.
Nous étions tous d’accord dans l’équipe sur ce point : la nécessité de prendre en compte cette réalité, celle d’une guerre. Nous avons été en partie en désaccord sur la réponse à y apporter et ce choix a été très discuté dans l’équipe élargie des États généraux de Lussas.

Enfin, redire que pour Gaël Lépingle et moi-même ce fut une décision très douloureuse. Dire aussi que je regrette son départ – même si je déplore la façon dont il l’a annoncé – et que je peux partager avec lui un certain nombre de critiques sur la manière dont cette décision a été prise. Tout en l’ayant contestée, je l’assume aujourd’hui avec ses contradictions et ses limites, pour la part qui me revient. Celle de n’avoir pu convaincre l’équipe de maintenir l’intégralité de cette programmation mais aussi celle d’avoir jugé nécessaire la programmation des films libanais et l’organisation de ce débat. Cette programmation initiale de la Route du Doc nous l’assumons tous deux, aujourd’hui encore. Je ne reviendrai pas ici sur les accusations de censure, voire d’antisémitisme.

J’ai pris cet été des engagements personnels vis-à-vis de certains cinéastes dont les films n’ont pas été montrés. La façon dont nous reviendrons à Lussas sur ces questions est maintenant de notre responsabilité. Ce choix nous appartient. Nous le ferons avec ceux que nous choisirons, dans un esprit d’apaisement et de travail qui dépasse la violente polémique que certains ont tenté d’entretenir.
Nous continuerons de programmer des films de réalisateurs israéliens, palestiniens ou libanais comme nous l’avons toujours fait.

Christophe Postic, coprogrammateur de la Route du Doc
et coordinateur artistique des États généraux du documentaire.

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