Les Seuils du regard     (grille programme)

Interroger les limites de la représentation est aujourd’hui une expression qui fait symptôme et cela pour deux raisons historiquement articulées : d’une part on assiste depuis plusieurs années à des débats violents voire agressifs sur la légitimité ou le scandale de toute mise en scène ou figuration de la Shoah, d’autre part on constate que désormais les informations audiovisuelles dont les flux nous parviennent sans répit au sujet de toutes les guerres et de toutes les atrocités perpétrées dans le monde, provoquent un nouveau type de réaction plus proche du soupçon, de la saturation et du dégoût que d’une interrogation critique de la figurabilité. Dans le premier cas on questionne le fond par la voie d’une interrogation du possible et de l’impossible ainsi que les rapports du contenu à la forme choisie pour en construire le récit, dans le second on met en cause les effets d’une diffusion incontrôlée de la réalité telle qu’elle prétend nous parvenir par la voie du marché de la communication. Or il semble bien que dans les deux cas le problème soit mal posé ou même pas posé du tout. S’interroger sur les limites de la représentation nécessite en premier lieu que l’on définisse la représentation elle-même.

Si la représentation désigne l’ensemble des opérations symboliques qui par la voie des mots, des images et des signes inscrivent la possibilité d’un sens dans un récit partagé des événements du monde, alors il faut admettre que la représentation n’est rien d’autre que la forme que nous donnons inévitablement à toute expérience du monde. Dès lors les limites de la représentation ne sont autres que nos limites sensorielles, intellectuelles et expressives. Par ailleurs si l’expérience que nous avons du monde est sensorielle, passionnelle, émotive, alors viendront s’ajouter aux limites anthropologiques de nos représentations, les limites subjectives qui rendent inapte à tout partage ce qui n’est éprouvé que dans l’intimité de chacun. Les limites de la représentation seraient donc aussi les limites du partage, voire même son impossibilité. Par conséquent il nous faut analyser les conditions dans lesquelles la représentation qui passe par les images peut ou non être une épreuve sensible douée d’un sens universel. Si la représentation a une prétention universelle, c’est qu’elle déborde toute limite de l’expérience individuelle du monde. Interroger les limites de la représentation nécessite donc qu’on prenne en compte ce qui dans toute représentation excède l’expérience éprouvée du monde. Il y a donc aussi nécessairement un « débordement » de la représentation et en ce sens rien ne devrait la limiter.

En second lieu les limites de la représentation nous reconduiront à la question de la possibilité et de la légitimité de figurer la totalité des expériences du monde. À quoi l’on pourrait d’ouverture répondre que l’on peut tout représenter sauf le tout. Toute représentation passe non seulement par le choix des signes, des formes et des cadres que l’on se donne dans le geste même qui représente mais aussi par le point de vue adopté pour construire un certain récit réel ou fictif du monde. La représentation fait toujours le deuil d’une prétention totalitaire : on ne montre jamais tout, mais seulement quelque chose dont le sens excède ce qui est montré. C’est sur cette problématique du tout que se portera toute notre attention. Ce n’est pas un hasard si ce sont les crimes du totalitarisme, les massacres perpétrés par les dictatures qui ont suscité le questionnement le plus vif sur les limites de la représentation. Tout semble se passer comme si les volontés criminelles étaient toujours habitées par une volonté spectaculaire. Cette addiction des dictatures au spectacle n’est pas contradictoire avec les stratégies du secret et de la dissimulation. C’est même pour mieux cacher que se déploie des démonstrations de visibilité sans entraves et cela jusqu’au fantasme. Les tortures en Irak en ont fait récemment la démonstration. Notre exploration touchera ici la spécificité politique du questionnement des réglages et des seuils de figurabilité. De ce qui précède il résulte que les limites de la représentation demandent que l’on interroge les règles volontaires auxquelles se soumet celui qui représente pour préserver son œuvre des écueils fantasmatiques de la totalité et des abus tyranniques du totalitarisme spectaculaire. Autrement dit il s’agit ici des relations de la représentation avec les opérations conscientes de choix, de montage, de cadrage qui définissent dans toute représentation les protocoles auxquels elle se soumet. Ces « lois » internes de l’œuvre, librement choisies, ont peut-être quelque chose à voir avec l’histoire anthro-pologique des interdits qui constituent les sociétés humaines. Si l’humanité se désigne à elle-même comme puissance de représentation du sujet parlant, alors les limites de la représentation concernent sans doute le seuil où se joue l’écart fragile qui sépare l’humanité de la
barbarie.

C’est sur tous ces points que nous travaillerons ensemble durant ces deux jours. Le questionnement se fera en compagnie de ceux ou celles qui travaillent en philosophe, en psychanalyste, en historien, en cinéaste, en metteur en scène de théâtre. On verra ensemble des œuvres et l’on débattra de ces questions en espérant ne pas répéter les seuls acquis produits par les débats les plus récents mais en renouvelant ensemble les façons d’aborder cette question récurrente.

Marie-José Mondzain

   Thresholds of the look

tToday, questioning the limits of representation is an expression that has become a symptom for two historically related reasons. On the one hand, for several years we have been witnessing violent even aggressive discussion of whether staging or representing the Shoah is legitimate or scandalous. However, on the other hand, we are constantly bombar-ded by audiovisual news about wars and atrocities perpetrated around the world. We have noticed that this causes a new form of reaction, which is closer to suspicion, saturation and disgust rather than a critical questioning of what is reportable. In the first case, content is questioned from the viewpoint of what is possible and impossible as well as the relation between content and the form selected to construct the story. In the second case, we question the effect of uncontrolled broadcasting of reality as it claims to reach us via the communication market. Yet it seems that in both cases the problem is not properly expressed or even not expressed at all. Questioning the limits of representation requires that representation itself be defined.

If representation means all the symbolic processes which, by words, images and signs define the possibility of a meaning in a shared story about global events, then it has to be admitted that representation is nothing more than the form we inevitably give to any experience of the world. Therefore, the limits of representation are nothing but our sensory, intellectual and expressive limits. Moreover, if our experience of the world is sensory, passionate and emotional then added to the anthropological limits, will be subjective limits that prevent any sharing of what is intimately felt. The limits of representation would thus be the limits of sharing or even the impossibility of it. Consequen-tly, we need to analyse the conditions under which representation by images can or cannot be a sensitive experience endowed with universal meaning. If representation claims to be universal, it then goes beyond any individual experience of the world. Questioning the limits of representation then requires taking into account what in any representation is larger than life. Representation will necessarily spill over, meaning that nothing should limit representation.

Secondly, the limits of representation will take us back to whether it is possible or legitimate to show all the experiences of the world. To which an answer springs immediately to mind that one can represent everything except all. Any representation not only goes through the selection of signs, forms and settings we choose in the very action that represents but it also goes through the viewpoint adopted to construct any given true or fictional story of the world. Representation will always see off the totalitarian claim: everything is never shown but only something whose meaning goes beyond what is shown. We will focus all our attention on this particular problem. It is not by chance that the crimes of totalitarianism and massacres perpetrated by dictatorships have given rise to the keenest questioning of the limits of representation. It seems that everything happens as if criminal intent has always been fuelled by a desire
for the spectacular. This addiction of dictatorships for the spectacular does not contradict the strategies of secrecy and concealment.
It is all the better for concealment that demonstrations of visibility are deployed without obstacle up to the point of fantasy. This point has
recently been demonstrated with the cases of torture in Iraq. Our investigation will touch upon the political specificity of the questioning of adjustments and limits of what is reportable. As a result of what has been discussed above, the limits of representation require us to question the deliberate rules the one who represents submits himself to in order to protect his work from the fantastical pitfalls of totality and from the tyrannical abuse of spectacular totalitarianism. In other words, relations between the conscious processes of choosing, editing, and framing, define for any representation the pro-tocols to which it submits itself. These freely decided internal laws of the work might have something to do with the anthropological history of the taboos that make up human societies. If humanity nominates itself as a power of representation of the speaking subject, then the limits of representation are probably related to the limit where the fragile gap between humanity and barbarism lies.

These are all the points we will be working on over these two days. This questioning will be carried out with those who work as philosopher, psychoanalyst, historian, film director or theatre director. Together we will watch some works and discuss these issues hoping that we do not repeat the conclusions of recent discussions but rather shed new light on this recurring question.

Marie-José Mondzain

Téléchargez une version imprimable de cette page (au format PDF)

Coordination : Marie-José Mondzain
Invités : Alain Françon, Laurie Laufer, Sylvie Lindeperg, Hervé Nisic, Soko Phay, Claire Simon

Lundi 16 août 2004
10h00 - Salle 2

La Maison est noire (20')
20' de projection.
Débat à l’issue de la séance

Lundi 16 août 2004
14h30 - Salle 2

S21, la machine de mort khmère rouge
de Rithy Panh (101')
Bophana
(Une tragédie cambodgienne)

de Rithy Panh (60')
161' de projection.
Suivi d’extraits de rushes proposés par Sylvie Lindenberg - Débat à l’issue de la séance

Lundi 16 août 2004
21h00 - Salle 3

La Langue ne ment pas
(Journal écrit sous le IIIe Reich)

de Stan Neumann (80')

80' de projection.
Débat à l’issue de la séance

Mardi 17 août 2004
10h00 - Salle 2

800 km de différence
de Claire Simon (70')
70' de projection.
Débat à l’issue de la séance


Tous les films d'un coup d'oeil

I États généraux 2004 I Ardèche Images I