Prendre le risque d’une promesse     (grille programme)

Art contemporain et documentaire
"Le cinéma, au seuil de profondes mutations, inquiet de son devenir, menacé de transgressions possibles, éprouve aujourd’hui une réelle crise d’identité. Le repli sur son propre territoire s’est avéré peu à peu caduc au profit d’un déplacement manifeste de ses frontières. […] C’est dans ce contexte critique que le champ des arts plastiques est apparu pour beaucoup comme un possible lieu d’accueil. […] Nombre d’artistes plasticiens s’inspirent volontiers du cinéma […] et certains cinéastes s’exercent, à l’occasion d’expositions dans des musées d’art contemporain, à la mise en espace de leurs films. Regards croisés d’une discipline à l’autre, mêlant les supports et les mémoires, qui ont donné lieu à de nombreuses controverses. Le cinéma a-t-il trouvé refuge dans l’enceinte des beaux-arts ? Cherche-t-il auprès de l’art contemporain une nouvelle origine, un point de fuite, un ancrage fécond ? ».
Il y a trois ans déjà, dans la revue L’image, le monde, ce constat et ces questions ouvraient l’important dossier, joliment intitulé La promesse, qu’Érik Bullot et Christian Merlhiot consacraient au développement des pratiques cinématographiques dans les écoles d’art en France *. Leurs intuitions étaient justes tant nul ne nie plus à présent que quelque chose d’essentiel est en train de se jouer au croisement du cinéma, en
particulier documentaire, et de l’art con-temporain, de l’ordre d’une ouverture, doublée d’une mise en crise, qui pourrait bien être notre chance. Encore convient-il de s’entendre sur les mots.
« Notre » : allusion aux États généraux du film documentaire, à ce lieu où l’on pense ce bien fragile et si précieux que représente à mes yeux le cinéma conçu comme art de la relation, indispensable condition pour que puisse encore se construire du commun.
« Documentaire » : geste plutôt que genre, engagement dans la matière, transformation du monde tel qu’il est toujours à revoir, utopie immédiate et concrète. Geste documentaire : opération menée sur le monde et l’image qui l’exprime, où le sujet filmant oublie ce qu’il savait au préalable du sujet filmé, au profit d’une nouvelle relation née de l’acte cinématographique lui-même, dans le présent du tournage et du montage, dans la disponibilité à leurs aléas ; où le travail du film ainsi conçu, au fur et à mesure qu’il se construit, est précisément ce qui documente tout à la fois le monde, le cinéma, le cinéaste et, au bout du parcours, le spectateur devant un écran. Cette définition me convient depuis toujours, qui fait du cinéma notre premier pédagogue.
« Art » : « Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie », écrivait le philosophe Alain dans son Système des Beaux-Arts. Art : entendons ici ce qui, dans les pratiques artistiques, échappe encore aux industries culturelles, à la manufacture du semblable, au formatage des objets (mille nouveautés par semaine à la Fnac et vingt artisans identiques dans n’importe quelle rue du moindre village de Provence).
Art, ou peut-être mieux : geste artistique, du côté de l’expérience plutôt que de l’exper-tise, du côté de l’enfance, pas de ce qui la corrompt. « Pourrait » : j’ai mis le verbe au conditionnel parce qu’au confluent des arts plastiques et du documentaire, rien n’est assuré, rien n’est joué d’avance. La promesse d’une approche désacralisée, moins dogmatique ou moins standardisée, de la notion d’auteur, la chance d’une refondation, la perspective d’un autre rapport aux œuvres s’accompagnent aussi de quelques craintes et, pourquoi ne pas le dire, de quelques blocages. Craintes, parce qu’il existe aussi un marché de l’art, toujours en quête des « bons objets », et qu’à trop se concentrer sur l’intelligence ou l’originalité des dispositifs, le risque existe d’escamoter au passage tout ce qui fait le cœur même du cinéma : corps, voix, incarnation, présence. Blocages, mais sans doute s’agit-il ici d’une considération plus personnelle : par la liberté qu’il me laisse de ne faire que passer, le cinéma d’installation, s’il me séduit parfois, fréquemment m’indispose ; les images ne parviennent pas à se déposer. J’ai trop aimé pour ma part entrer dans une salle en soli-taire pour en ressortir à plusieurs après avoir voyagé dans le temps d’un cinéaste, dans le temps d’un autre.

Quoi qu’il en soit, entre promesses et craintes, désir et méfiance, notre réalité est telle que nous n’avons pas le choix. Abîmé par le commerce des images de marque et des appellations contrôlées, le cinéma, tel que nous l’aimons ou le pratiquons, est de moins en moins visible et tend à la sclérose. À partir de ce que nous sommes et de notre histoire, le temps est largement venu d’aller voir ailleurs ce que peut le cinéma, au risque d’avoir toujours à préciser ce que nous entendons par là.

Patrick Leboutte

* Erik Bullot, La promesse, in L’image, le monde n°2, automne 2001..

   Taking the risk of a promise

Contempory art and documentary
"
Cinema on the verge of profound chan-ges, concerned about its future and threatened with potential transgressions is undergoing a real identity crisis today. Retreating into its own territory gradually revealed itself as obsolete to the benefit of an obvious shift of its borders. […] It is within this critical context that plastic arts have emerged as a possible host in the eyes of many. Many artists will easily find inspiration from cinema […] and some filmmakers have tried to stage their films during exhibitions in contemporary art museums. Crossed views from one subject to another, mixing support material and memories, have resulted in many controversies. Has cinema found refuge in the realm of fine arts? Is it searching for a new origin, a vanishing point, a fertile haven in contemporary art?”.
Already three years ago in L’image, le monde magazine, this statement and these questions opened this important case, aptly named
The Promise, in a paper by Érik Bullot and Christian Merlhiot about the development of cinema practices in French art colleges *.
Their intuitions were right when nobody denies any longer today that something essential is occurring as cinema (and the documentary in particular) is crossed with contemporary art in the form of an opening coupled with a crisis which could prove to be our chance. Provided we agree on words.

“Our”: allusion to the États généraux du film documentaire, to this place where we think of the fragile and valuable thing that cinema represents for me, as an art of relationship, a prerequisite for us to build something in common.
“Documentary”: an action more than a genre, a commitment to the matter, a transformation of the world as it is always to be reviewed like an immediate and concrete utopia. Documentary action: operation about the world and the image expressing it, where the filming subject forgets what he knew initially about the filmed subject to the benefit of a new relationship born from the cinematic action itself in the present time of filming and editing, with the availability of their contingencies. The film work designed in such a manner, as it builds up, is precisely what documents at the same time the world, the cinema, the filmmaker and ultimately the viewer in front of a screen. This definition has always suited me: making cinema our first teacher. “Art”: “Every time the idea precedes and governs perfor-mance, it is industrial", wrote Alain the philo-sopher in Système des Beaux-Arts. Art: let’s understand here what in artistic practices still escapes cultural industries, the manufacture of likes, the formatting of objects (a thousand new items at Fnac per week and twenty identical craftsmen in any street in any village in Provence). Art, or rather, artistic action from the experimental side rather than expertise, from the side of childhood and not what corrupts it.“Could”: if I have used the conditional tense it is because at the crossroads of plastic arts, nothing is certain, nothing has been decided. The promise of a demystified approach, less dogmatic or less standardised, the promise of the concept of an author, the chance for a fresh foundation, the prospect of another relationship with works are accompanied by some fears and, why hide it, by a few stumbling blocks. Fears because there is also a market for arts, always seeking "new" objects, and by focussing too much on the cleverness or uniqueness of devices, there is a risk of skipping what makes up the very flow of cinema: body, voice, embodiment, presence. Stumbling blocks but it is undoubtedly a more personal opinion: by leaving me the freedom of only passing by, installation cinema seduces me sometimes but frequently embarrasses me; images do not succeed in settling. I have so much loved entering a cinema alone and coming out of it with others, after having travelled in a filmmaker’s time, in somebody else’s time.

Whatever happens, between promises and fears, desire and mistrust, our reality is such that we do not have a choice. Impaired by the trade in brand image and denomination of origin, cinema, as we love it and create it, is decreasingly visible and tends to be ossified. Based on what we are and our history, it is high time for us to search elsewhere for what cinema can do, risking that we will always have to specify what we mean by this.

Patrick Leboutte

* Erik Bullot, La promesse, in L’image, le monde n°2, autumn 2001.

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Coordination : Patrick Leboutte
Invités : Jean-Louis Comolli (sous réserve), Vincent Dieutre

Jeudi 19 août 2004
14h30 - Salle 3

Intervista
(Quelques mots pour le dire...)

de Anri Sala (26')
Plages
de Dominique Gonzalez Foerster (15')
Le Bocal
(Fishtank)

de Richard Billingham (46')
87' de projection.


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