Autour de Antti Peippo     (grille programme)

Images de l’intranquillité
Les films d’Antti Peippo (1934-1989), figure tutélaire du cinéma documentaire finnois, sont intimement liés à l’histoire mouvementée de son pays d’origine. Indépendante en 1917 puis livrée, sur les
brisées de la révolution russe, à une courte guerre civile en 1918 qui voit la victoire des forces « blanches » gouvernementales sur celles des « rouges », la Finlande se range du côté de l’Allemagne lorsque celle-ci, rompant en été 1941 le pacte de non-agression germano-soviétique, attaque l’URSS. S’il n’est pas inutile d’avoir en mémoire ces quelques rappels et jalons historiques pour bien se repérer dans les œuvres de Peippo, c’est que les guerres européennes de « l’âge des extrêmes », pour emprunter à l’historien Eric Hobsbawm le titre de l’un de ses ouvrages de référence, se sont avérées de véritables désastres dont on ne finit pas de mesurer les déflagrations. Désastre politique donc pour l’ensemble des nations, avec leurs diversités religieuses et linguistiques. Mais aussi atteinte irrévocable à l’intégrité physique et psychologique des hommes et des valeurs qui les fondent. Ces bouleversements et traumatismes, les films du réalisateur finlandais les exposent sur un mode minimaliste et dans des formats de courte durée. Les courts métrages de Peippo sont en effet travaillés plus ou moins directement par la problématique du conflit et de l’enfermement dans leur sens le plus large : qu’il s’agisse d’évoquer l’histoire de la principale forteresse du pays transformée en camp d’emprisonnement après la guerre civile (Sveaborg), de faire le portrait de l’adjudant russe Ivan Timiryasev (A Stranger in Finland), photographe amateur et témoin éclairé des bouleversements politiques du pays à l’orée du vingtième siècle, ou encore de protester silencieusement contre la folie meurtrière des bombardements d’Helsinki en 1944 (The Walls Have Eyes). Cinéma de montage (prépondérance de la voix-off, utilisation d’archives et de documents, banc-titrage), Antti Peippo conçoit ses films comme une partition musicale, ce qui explique l’importance et la finesse du champ sonore qui jamais ne vient commenter les images. Association minutieuse de matériaux visuels essentiellement photographiques (mais aussi des fragments de films), de musiques et d’éléments sonores d’une très grande richesse (fracas des obus, chants d’oiseaux, cris des foules, claquements des armes, souffle du vent, sons de cloches ou bruits d’horloges…), ses films tracent une cartographie historique, politique et sensible de son pays.

Mais c’est sur son versant artistique que l’œuvre de Peippo est, peut être, la plus émouvante. La plus torturée, aussi. Formé en effet à l’école des Beaux-Arts à l’âge de seize ans puis photographe, Antti Peippo n’a cessé de s’interroger depuis The Boy of Granite en 1979 – film qui met en résonance l’histoire de la Finlande et le travail du sculpteur Wäniö Alltonen – sur la place et le rôle des œuvres d’art dans la société, de ce qu’elles nous disent des zones d’ombre de la psyché humaine. Ainsi Three Secrets, réalisé à partir de dessins de trois patients schizophrènes et surtout Proxy, autobiographie terminale et poignante d’un garçon « qui ne souriait jamais », explorent les peurs, les manques et les angoisses, parfois incurables, propres à chaque individu.

La journée autour des films du réalisateur finlandais, aujourd’hui disparu, sera bornée par deux films plus récents qui, au-delà de leur origine nationale, creusent sur des registres esthétiques totalement différents les mêmes sillons que ceux d’Antti Peippo (la folie, la guerre, l’art). De facture classique, le beau film d’Anu Kuivalainen (Grandad’s Waking Dream) dresse le portrait de son grand-père, médecin sur le front russe, traumatisé par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale dont il ne s’est jamais vraiment remis.
Bien connue des milieux de l’art contem-porain Eija-Liisa Ahtila, quant à elle, jongle avec les formats et les genres – fiction, documentaire, installation, publicité. D’abord présenté sous la forme d’une installation Love Is a Treasure, s’appuie sur des entretiens que l’artiste a conduits avec des femmes atteintes de psychoses diverses. Porté par une photographie très élaborée et des mouvements d’appareil de grande ampleur, le film met en scène un univers visuel et sonore aux contours inquiétants où perce une atmosphère étrange et familière.

Eric Vidal

   All about Antti Peippo

AImages of restlessness
The films of Antti Peippo (1934-1989), the guardian of Finnish documentary films, are closely linked to the eventful history of his native country. Finland became independent in 1917 and the year after, in the wake of the Russian revolution, fell victim to a short civil war ending with the victory of the “white” governmental forces over that of the “reds”. Finland sided with Germany when this country broke the German-soviet non-aggression pact in 1941 and attacked the USSR. If a reminder of these historical milestones is most useful for finding one’s way around Peippo’s work, it is because the European wars of the “extreme ages” – to borrow the title of one of the landmark books of the historian Eric Hobsbawm – turned out to be real disasters, the aftermath of which hasn’t been fully measured yet. Not only a political disaster for all nations with their religious and language differences, but also an irrevocable undermining of the physical and psychological integrity of mankind and of their founding values. These upheavals and traumas are exposed in a minimalist form and with short duration format in the Finnish director’s films. Actually, Peippo’s short films are more or less directly related to the problems of conflict and confinement in the broader sense of these words; whether it is the main fortress of the country turned into a prison camp after the civil war (Sveaborg), the portrait of Ivan Timiryasev, a Russian warrant officer (A Stranger in Finland) amateur photographer and enlightened witness of the country’s political upheavals on the eve of the twentieth century or when it comes to silent protest against the murderous rage of the Helsinki bombings in 1944 (The Walls Have Eyes). It is a cinema of editing, with prominence of voice-over, use of archive images and documents and caption stands. Antti Peippo designs his film like music scores, thus explaining the importance and sharpness of the sound field which is never used as a comment of images.
It is a minutely detailed combination of visual material, mainly photographs (but also bits of films), music and sound elements of a very wide variety (explosion of shells, birdsong, shouting of crowds, cracking of weapons, blowing of the wind, ringing of bells or sounds of clocks, etc.), his films are drawing a historical, political and sensitive map of his country. But it is on the artistic side that Peippo’s work is probably the most touching. But also the most tortured. Antti Peippo, who trained at the School of Fine Arts at sixteen and then became a photographer never stopped wondering about the place and role of works of art in society, about what they’re telling us on the dark side of the human psyche, ever since Boy of granite (1979), a film echoing Finland’s history and works of the sculptor Wäniö Alltonen. In the same way, Three Secrets, made from the drawings of three schizophrenic patients and above all Proxy a final and deeply moving auto-biography of a boy “who never smiled” explore each individual’s fears, failings and sometimes incurable anxieties.
The day dedicated to the late Finnish director will also provide two more recent films which, in addition to having the same country of origin, are ploughing exactly the same furrows as that of Antti Peippo (madness, war, art) yet in a completely different aesthetic style. With a conventional form for the beautiful film by Anu Kuivalainen (Grandad’s Waking Dream) por-traying her grandfather, physician on the Russian frontline and traumatized by the horrors of the Second World War he never really overcame.
As for Eija-Liisa Ahtila, she juggles with formats and genres: fiction, documentary, installation and advertisement. (Love Is a Treasure), well known in contemporary arts circles, was first presented as an installation and is made up of interviews of women suffering from various psychoses.
With very sophisticated photography and wide-angled camera movements, Eija-Liisa Ahtila has staged a visual and audio world with unsettling outlines from which a strange but familiar atmosphere emerges.

Eric Vidal

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Mardi 17 août 2004
14h30 - Salle 3

Sveaborg
(Viapori – Suomenlinna)

de Antti Peippo (23')
A Stranger in Finland
(Sivullisena Suomessa)

de Antti Peippo (25')
The Walls Have Eyes
(Seinien Silmat)

de Antti Peippo (9')
Boy of Granite
(Graniittipoika)

de Antti Peippo (10')
Grandad’s Waking Dream
(Taatan Paha uni)

de Anu Kuivalainen (46')
113' de projection.

Mardi 17 août 2004
21h00 - Salle 3

Three Secrets
(Kolme Salaisuutta)

de Antti Peippo (17')
Proxy
(Sijainen)

de Antti Peippo (23')
Love Is a Treasure
de Eija-Liisa Ahtila (57')
97' de projection.


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