Une incursion dans l’œuvre de trois auteurs dont l’acuité du regard, la singularité d’approche du réel, l’originalité de l’écriture cinématographique ont imprimé de leur marque l’histoire de la télévision et du cinéma. On verra à la lumière des films proposés comment, loin de s’ignorer, ces deux modes d’expression se sont souvent nourris et enrichis de leurs créations respectives.
Voir aussi José-Maria Berzosa, Guy Gilles

Jacques Krier     (grille programme)

Jacques Krier est l’inventeur de ce qui s’est appelé dans la télévision des années soixante « l’écriture par l’image », un néo-réalisme à la française dont on peut dire qu’il est l’un des incubateurs de la Nouvelle Vague.
S’inscrivant dans la grande tradition du documentaire, dans la ligne de Georges Rouquier, Jacques Krier, collaborateur de « Cinq colonnes à la une », a parallèlement prolongé son travail sur la réalité sociale en initiant une nouvelle forme de fiction.

À sa sortie de l’Idhec, au début des années cinquante, Jacques Krier est rapidement entré « en télévision », non par défaut, mais par choix. Il pressentait pouvoir y faire ce qui ne se faisait pratiquement pas au cinéma, filmer les « vrais gens », les gens du peuple.
à la découverte des français, la série initiée par Jean-Claude Bergeret allait lui en donner une parfaite occasion. Son principe : faire connaître les uns aux autres, aux français en général, au public, des français en particulier.
Mineurs, paysans, pêcheurs, montagnards, enseignants… d’abord approchés par des sociologues du CNRS, sont les interlocuteurs de Krier qui les accompagne dans leur quotidien.
Malgré et peut être en raison des contraintes imposées par le matériel de tournage et les conditions de réception, une liberté d’écriture audacieuse se développe. Une place importante est faite au son, à la parole synchrone – pourtant difficile à capter avec les outils disponibles – au commentaire discret ou abondant mais toujours pertinent qui prend souvent forme de récit.
À la base de tout cela un patient travail d’immersion, une écoute attentive et respectueuse, une éthique qui devient une esthétique. Tous les films sont des documents exceptionnels, à la charnière d’un monde en train de basculer.

Dans le magazine « Cinq colonnes à la une », espace de relative liberté dans une télévision corsetée par les gaullistes, chaque sujet est traité par un couple réalisateur-journaliste, ce que l’on imagine difficilement aujourd’hui.
De cette collaboration naît un style de forme et de fond. C’est dans ce contexte que Jacques Krier a pu s’attaquer au début des années soixante à quelques tabous touchant au politique comme aux problèmes de société. Et puis c’est la belle aventure des Femmes aussi, la série d’Eliane Victor où se sont embarqués bon nombre de réalisateurs de « Cinq colonnes ». Krier y a inscrit ce que l’on peut considérer comme un film culte Les Matinales, ces femmes qui, balais à la main, règnent sur Paris de cinq à sept heures du matin. Pour mieux les saisir dans leur vérité, une prouesse technique est tentée, tourner en 16 mm noir et blanc sans éclairage.
Le documentaire ne peut pas tout traiter. Il arrive que les personnages résistent à l’interviewer, esquivant les questions délicates face à la caméra. Jacques Krier ne passe pas outre ; de là naît l’idée, le besoin de passer par la fiction. Une fiction nourrie des rencontres et de l’expérience du reportage, qui utilise ses moyens légers (caméra, travelling porté, plan séquence…), qui met tout en œuvre pour obtenir un effet de réalité. Une histoire d’amour est écrit pour aller au delà de ce qu’avait pu révéler le reportage de « Cinq colonnes » à Sarcelles, jeune ville dortoir, où la nouvelle façon d’habiter modifie la vie des femmes, les relations familiales et intimes.
À l’heure où l’on nous rebat les oreilles du docu-fiction, il est intéressant de voir comment Krier, il y a plus de quarante ans, a commencé à documentariser la fiction. Cela n’allait pas de soi. Les décideurs objectaient déjà qu’il ne se passait rien dans ces bouts 
de réalité reconstituée ; ils lui ont cependant accordé la possibilité d’essayer. Autre temps !

Avec La Montée c’est l’histoire d’un jeune étudiant lorrain de milieu modeste, sans doute une réminiscence, confronté à un monde qui n’est pas le sien, sur fond de mai 68, à peine éteint.
L’œuvre de Jacques Krier est considérable et novatrice. Elle a inspiré et orienté toute une génération de réalisateurs qui, après lui, ont parcouru en tous sens la réalité sociale dans une télévision où « Service public » avait son véritable sens.
Réalisateur engagé, Krier n’a jamais cédé à la tentation manichéenne, usant de son arme favorite, la poésie, pour convaincre discrètement et efficacement.

   Jacques Krier

Jacques Krier invented what television in the sixties referred to as ”l’écriture par l’image”, (writing with pictures), a type of neo-realism ”à la française” which was one of the precursors to the ”Nouvelle Vague”.
Krier was part of what was recognised as the great tradition of documentary – along the lines of Georges Rouquier. He worked as a director for ”Cinq colonnes à la une” and in parallel extended his work on social reality by initiating a new form of fiction.

Very soon after graduating from Idhec (Institut des hautes études cinématographiques), in the early fifties, Jacques Krier started working in television, by choice and not by default. He believed that he would be able to do in television what was almost never done in film, portray “real people”, ordinary people. à la découverte des français, a series launched by Jean-Claude Bergeret gave him perfect opportunity to do so. The basis of the series was to get people to know each other, to have the French general public get to know French individuals. Krier followed his subjects, miners, farmers, fishermen, mountaineers, teachers, etc., who were first contacted by sociologists from the CNRS, as they performed their daily activities.
Despite, and perhaps because of, the constraints created by the equipment used for the shoot, in addition to the poor reception, the film style became audacious. Sound, and more specifically, synchronous sound, was of prime importance, not an easy task given the equipment at the time. Comments, scant or abundant, were always relevant and frequently took on narrative form.
The entire process was based on slow and progressive immersion; attentive and respectful listening went from being the rule in ethics to being the rule in aesthetics. All of Krier’s documentaries are exceptional films, turning points in a world that was loosing its balance.

In a context where television was controlled by the Gaullists, the magazine show, ”Cinq colonnes à la une”, was allowed a relative degree of freedom. Every subject is covered by a director and a journalist, something, which is somewhat difficult to conceive of today.
The director-journalist tandem gave rise to a new style in form and substance. In this new context Jacques Krier able to take on, in the early sixties, some of the taboos associated with the worlds of politics and social ills.
Subsequently, television set out on a marvellous adventure entitled Femmes aussi, a series produced by Eliane Victor. Many of the directors from ”Cinq colonnes” joined in. For the series, Krier made what could be seen as his cult film, Les Matinales. The subjects of the film are the women who ruled over the streets of Paris from five to seven o’clock in the morning, sweeping the offices. To better portray their reality, Krier devised a technical feat, shooting with 16 mm black and white film without lighting.

Documentaries do have limitations, however. Sometimes subjects resist the interviewer, dodging sensitive issues when in front of the camera. Jacques Krier also encountered these pitfalls; this is why the idea of using fiction was born. Krier’s fictional style was influenced by his reporting encounters and experience and used unobtrusive means (16 mm cameras, travelling shots with hand-held cameras, sequence shots, etc.), everything needed to create the impression of reality. Une histoire d’amour was structured to reveal more than he was able to in his report Sarcelles, filmed for “Cinq colonnes”. The film was about a recently built bedroom community where the new way of life was changing women’s lives, family relationships, as well as the relationship between men and women.
At a time when everywhere one turns one hears, “docu-drama”, watching how over 40 years ago Krier started to documentarise drama is certainly interesting. It was not easy. Decision-makers already complained that not much went on during his reconstituted bits of reality; they nonetheless let him have a go at it. Those were other times!

La Montée, no doubt a reminiscence, is the story of a young university student, a native of ”la Lorraine” from a humble background, who has to learn to deal with unfamiliar surroundings in a context where the social upheaval of May 68 was still smouldering.
The work of Jacques Krier is extensive and innovative. It inspired and guided an entire generation of directors who followed and were able to explore all facets of social reality at a time when public service television still rang true.
Krier was a politically and socially committed director who never gave in to Manichean temptations. He used his favourite weapon, poetry, to convince his audience subtly and efficiently.

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Coordination : Claude Guisard
Invités : José-Maria Berzosa, Jacques Krier, Gaël Lépingle

Programmation élaborée en partenariat avec l’Ina (Institut national de l’audiovisuel).

Mardi 17 août 2004
10h00 - Salle 1

La Pêche au feu
(Collection « À la découverte des Français »)

de Jacques Krier (55')
C’est arrivé en Limousin
(Collection « À la découverte des Français »)

de Jacques Krier (25')
Le Colonel Corse
(Collection « À la découverte des Français »)

de Jacques Krier (33')
Messaada à l’heure d’Evian
(Collection « Cinq colonnes à la une »)

de Jacques Krier (11')
Planning familial à Grenoble
(Collection « Cinq colonnes à la une »)

de Jacques Krier (15')
Le Budget d’un gréviste
(Collection « Cinq colonnes à la une »)

de Jacques Krier (11')
150' de projection.
Débat à l’issue de la séance

Mardi 17 août 2004
14h30 - Salle 1

Les Matinales
(Collection « Les Femmes aussi »)

de Jacques Krier (48')
Le Conscrit de Longes
(Collection « Cinq colonnes à la une »)

de Jacques Krier (16')
Le Prof de philo
(Collection « Jeux de société »)

de Jacques Krier (32')
La Montée
de Jacques Krier (95')
191' de projection.
Débat à l’issue de la séance

Mercredi 18 août 2004
10h00 - Salle 1

Les Ouvriers noirs de Paris
(Collection « Cinq colonnes à la une »)

de Jacques Krier (25')
La Rue du Moulin de la Pointe
(Collection « à la découverte des français »)

de Jacques Krier (25')
Sarcelles, quarante mille voisins
(Collection « Cinq colonnes à la une »)

de Jacques Krier (15')
Une histoire d’amour
de Jacques Krier (51')
116' de projection.
Débat à l’issue de la séance


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