Une incursion dans l’œuvre de trois auteurs dont l’acuité du regard, la singularité d’approche du réel, l’originalité de l’écriture cinématographique ont imprimé de leur marque l’histoire de la télévision et du cinéma. On verra à la lumière des films proposés comment, loin de s’ignorer, ces deux modes d’expression se sont souvent nourris et enrichis de leurs créations respectives.
Voir aussi José-Maria Berzosa, Jacques Krier

Guy Gilles     (grille programme)

Guy Gilles s’est fait connaître à la fin des années soixante à travers quelques longs métrages de fiction dont Clair de terre, le plus célèbre. Mais il a fait ses gammes en réalisant de nombreux courts métrages pour le cinéma et la télévision, laquelle lui permit de continuer à travailler à mesure que ses projets de cinéma devenaient
plus rares. Il s’est éteint en 1996, à cinquante-sept ans, dans une indifférence quasi-générale. Pourtant c’est peu dire que son œuvre gagne à être redécouverte (voir le site consacré au cinéaste : www.guygilles.com).
Historiquement d’abord, il est frappant de revoir la liberté avec laquelle la télévision – dans le cadre d’émissions bien précises (« Pour le plaisir », « Dim Dam Dom », « Choses vues »…) – a pu autoriser une recherche stylistique et une expression intime aussi revendiquées. Pour Guy Gilles, tous les sujets de reportage sont bons dans la mesure où ils ne sont jamais traités comme tels, mais comme prétextes à une quête viscérale : la quête d’un temps passé, ontologiquement passé et perdu. Les vieux cinémas de Ciné-bijou, les cartes postales de Vie retrouvée, les films amateurs de La Vie filmée sont autant de témoins du passage du temps, autant de motifs d’un parcours qui n’a jamais lâché son obsession, cinéma et télévision, documentaires et fictions confondus. Il n’est pas interdit de penser que le documentaire « à la
première personne » a commencé sur ces rivages, dans cette vision obstinée, dans ces bouffées soudaines de nostalgie ou de lyrisme, effets renouvelés d’un langage que le cinéaste a dû s’inventer pour l’occasion.
Guy Gilles n’a jamais pensé une écriture propre à la télévision, puisque celle-ci était le prolongement d’une histoire du cinéma qui formait encore un tout. Cette utopie d’un lien, d’une inscription dans l’histoire des pères est propre à une époque certes révolue mais elle fait résonner une question toujours lancinante. S’approprier une « forme » aimée (ici le cinéma de l’adolescence), s’en inspirer et la continuer par d’autres moyens, c’est risquer de la mettre en crise au point de s’en émanciper.

Or le cinéma de Guy Gilles – c’est sa grandeur mortifère et son extrême romantisme – refuse cette émancipation. Ici, on ne grandit pas. Tous les visages, tous les objets ramènent à des souvenirs, à de lointains fétiches : l’approche « documentaire » est à la fois irriguée et empêchée par une constante pulsion fictionnelle. Voir, c’est toujours confirmer des présupposés anciens, les fixer, les lister, les embaumer… Dans la balance, le figé l’emporte parfois sur le mouvement et l’écriture sur ce qu’elle est censée décrire (La Loterie de la vie) : un voile se tisse entre le réel et nous, créant à la fois un certain malaise – l’impression d’une impuissance à saisir les choses – et une émotion. Cette distance est un regret, énoncé, conscient, mis en scène.

En un certain sens, c’est aussi ce qui rend ce cinéma encore actuel : le réel y est friable, réduit à sa dimension mentale, déjà, bien avant les abstractions esthétiques et les maladies sociales de ces dernières années.
Les films de Guy Gilles sont traversés par cette sensation qu’il n’y a pas d’écart entre réel et fantasme, entre vie et cinéma. à l’heure
où toute bonne distance rime avec bonne conscience, voici un cinéma sans écart, filmant des corps aimés pour de vrai. Chef d’œuvre terminal aux beautés sublimes mais déjà fanées, repliées sur elles-mêmes comme un enfant grandi trop vite, Absences répétées est à la limite de la performance, tant la différence est infime entre le représenté et sa représentation (aussi stylisée soit-elle). C’est aussi le versant intime des luttes collectives et des films militants qui en étaient contemporains : puisque ce monde est à refuser catégoriquement, il faut s’en évader, s’enfuir, mourir. Toute l’œuvre de Guy Gilles tend vers la chambre d’Absences, cette chambre de jeune homme solitaire, étouffante et cloisonnée, dont la fenêtre ne donne sur le monde, la rue, les passants, que pour alimenter le regret paradoxal de n’y être pas.

Gaël Lépingle.

   Guy Gilles

Guy Gilles gained recognition at the end of the sixties through several feature-length films of which Clair de terre, is the most famous.
He learned the ropes by directing a series of short films for theatre and television. Working for television enabled him to continue to work when his cinema projects started to dwindle. He died in 1996, at the age of fifty-seven, in quasi-general indifference (For more information www.guygilles.com).
His works merit our attention, mainly for historical reasons. What is most striking is the freedom television had, with specific programmes (“Pour le plaisir”, “Dim Dam Dom”, “Choses vues”...) It allowed for the type of stylistic research and individual expression people indicate. Guy Gilles believed that any subject was worthy of reporting if and when the subjects are not treated as mere subjects but as vehicles for an in-depth analysis of the past, of things that belong to the past and are lost. Old movie houses Ciné-bijou, post cards depicting long gone scenes from daily life Vie retrouvée, films shot by amateurs La Vie filmée are all proof that time has moved on. They are also the motifs of a chosen style that never wavered – not for film, television, documentaries or fiction. One can sustain that the foundations of the documentary in the “the first person”, where the director is also a character, were laid in this context, in this obsessional objective, in sudden explosions of nostalgia or lyricism, for which the filmmaker had to invent language.
Guy Gilles never created a style specifically for television because television was simply the historical continuation of cinema, and the latter encompassed everything. The desire to believe that there are links, that history is a continuation of what our forebears experienced, is certainly part of the past. Nonetheless, it does give rise to piercing questions. When we appropriate a well-loved form, in this case filming adolescence, we are inspired by it, and if we decide to change the means used to create the form we then run the risk of destabilising it to the point that we might break free of it. Guy Gilles rejected this type of emancipation, and this is what confers grandeur and extreme romanticism to his work. In his films, one does not grow up. Every face and every object bring back memories, distant obsessions; the style of the documentary is nourished and hampered by fictional impulses.

By recording our observations we confirm past presuppositions, set them down, list them, and deify them. Sometimes frozen movement triumphs over movement, and description over the object being described. In La Loterie de la vie a veil is woven between reality and the audience; this generates a feeling of uneasiness – the impression that we are unable to understand things – and emotion. This distance is regret, articulated, deliberate, and staged.

Distance is one of the things that has maintained Gilles’s style contemporary: reality is fragmented, reduced to its mental form – and he was able to do this before the emergence of the aesthetic abstractions and social ills of recent years. Guy Gilles’s films are laden with the impression that there is no distinction between reality and fantasy, between life and film. Today, the right distance goes hand in hand with good conscience. Here, there is no distinction, no distance; the people being filmed are truly loved. The last masterpiece, Absences répétées is of sublime, and subsequently wilted, beauty; it looks inwardly as would a child who has grown too quickly. The distinction between the subject and its representation, however stylised it may be, is so small that the film is on the limits of performance. Absences répétées is an intimate rendition of the collective struggles and the activist films of that time and constitutes a categorical rejection of our world, implying that we all have to runaway, escape, and die. All of Guy Gilles’s films converge towards the room in Absences répétées. The room is that of a solitary young man, it is stuffy and cut-off from the world. Paradoxically, the window in the room is not as an opening onto the world, the street,
or passers – by, its is there to feed the feelings of regret – not being out there.

Gaël Lépingle

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Coordination : Claude Guisard
Invités : José-Maria Berzosa, Jacques Krier, Gaël Lépingle

Programmation élaborée en partenariat avec l’Ina (Institut national de l’audiovisuel).

Vendredi 20 août 2004
14h30 - Salle 1

Paris un jour d’hiver
de Guy Gilles (9')
Ciné Bijou
(Collection « Pour le plaisir »)

de Guy Gilles (9')
Vie retrouvée
(Collection « Choses vues » de Roger Stéphane et Roland Darbois)

de Guy Gilles (51')
La Vie filmée – 1946/1954
(Collection « La Vie filmée » de Jean-Pierre Allessandri et Jean Baronnet)

de Guy Gilles (50')
Les Cafés de Paris
de Guy Gilles (6')
Côté cour, côté champs
de Guy Gilles (13')
La Loterie de la vie
de Guy Gilles (52')
190' de projection.
Débat à l’issue de la séance

Vendredi 20 août 2004
21h00 - Salle 1

Soleil éteint
de Guy Gilles (12')
Le Partant
(Collection « Dim Dam Dom »)

de Guy Gilles (9')
Absences répétées
de Guy Gilles (79')
100' de projection.


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