Cinéma en prison     (grille programme)

Filmer en prison ? Ici et là dans les prisons françaises des « ateliers vidéo » se sont installés, certains depuis plus de dix ans, aux Baumettes avec ce qui de-viendra Lieux Fictifs, à Paris avec le travail pionnier d’Alain Moreau à la Santé 1, prolongé par Eliane de la Tour, Maryse Borrettaz puis, depuis cinq ans, par Anne Toussaint 2. Que faire de ces expériences ? À quoi servent-elles dans l’enceinte des prisons – et hors les murs ? Que permettent-elles de percevoir et de penser de la condition pénitentiaire aujourd’hui en France ? Mais en même temps, quelle lumière jettent-elles sur l’état des pratiques du documen-taire, sur ses possibilités, sur ses limites ? Qu’en est-il de la prison comme foyer perpétuellement entretenu de honte sociale ? Mais en même temps : quelle place de spectateur le cinéma imagine-t-il ou aménage-t-il quand il se pratique en détention, c’est-à-dire dans l’un des hauts lieux du voyeurisme et de la surveillance ? Le spectateur-non-détenu de ces films de détention est-il condamné, en somme, à la place du voyeur ? Mais en même temps, si la télévision désormais est bien présente dans toutes les cellules, que faire, en filmant, de cette pression omniprésente du spectacle 3 ?

Épreuve de réalité imposée à cette part d’elle-même que la société condamne, la prison est, on le sait, à la fois lieu d’oppression et de fantasmes. Les signifiants de la contrainte et de la violence sociale s’expriment à travers elle, aussi bien que les ambiguïtés de la loi. C’est dire que le cinéma pratiqué en détention nous parle aussi du dehors des prisons ; que celles-ci, filmées, opèrent comme un analyseur de nos contradictions et de nos peurs.

À force de réarticuler l’opposition consti-tutive dedans/dehors, comment la prison manquerait-elle de rencontrer le cinéma, lui-même l’un des modes d’articulation du visible et de l’invisible, du montré et du caché, du « in » et du « off » ? Elle le rencontre aussi du côté de la mesure du temps : les durées, ici et là, sont déterminées autant que déterminantes. N’est-ce pas quand le temps est compté, quand il est imposé comme une violence, comme une force, que le sujet est conduit à le recomposer ? Du coup, la rencontre se passe aussi dans ce qui relie et oppose le monde mental et le monde matériel, et plus précisément l’ouverture des imaginaires et le contrôle des corps.

Sur toutes ces questions, nous désirons entendre le récit d’expérience des animateurs des différents ateliers invités : les hypothèses travaillées, les manières de faire, les évolutions dans le temps, le bilan actuel. Il ne s’agira pas seulement de montrer quelques-uns des films produits dans ce cadre, mais de tenter de lier le récit d’une pratique et ses produits, œuvres singulières. Peut-être entrons-nous ainsi dans une perspective inverse de celle du principe de productivité qui gouverne notre monde ; une autre logique, où la pratique de l’expérience collective devient plus précieuse que les films qui en sortent ; où ces films, qui ne portent que partiellement l’histoire de leur fabrication, prennent place dans un récit plus vaste, celui de leurs conditions d’existence, de nos conditions d’existence ? Ce que ces expériences de cinéma en détention font apparaître, nous l’aurons les uns et les autres déjà rencontré dans les séances avec débats autour de nos films : que le cinéma documentaire induit une nouvelle donne de la relation entre films et spectateurs, qu’il ne peut se réduire à ses œuvres finies, qu’il est avant tout suite de chantiers en cours, tels que l’histoire des films réalisés est aussi importante que ces films eux-mêmes. Ce qui distingue aujourd’hui le cinéma documentaire, c’est d’ajouter à l’œuvre le récit d’une pratique.

Jean-Louis Comolli et Gérald Collas

Lieux Fictifs et sa démarche en milieu carcéral
Lieux Fictifs est une association fondée en 1994 qui a pour objectif de produire des films écrits et réalisés par des auteurs-réalisateurs qui explorent les champs de la création et de la recherche.
Cette structure a mis en place, depuis plusieurs années, un atelier de création audiovisuelle qui s’incrit dans un contexte de travail cinématographique au Centre Pénitentiaire de Marseille. Ce dispositif associe formation et action culturelle.
Depuis 1997, cinq cinéastes et vidéastes ont été accueillis en résidence pour développer en collaboration avec des personnes incarcérées une recherche sur de nouvelles écritures vidéo et cinématographiques. C’est ainsi qu’une partie des films produits par Lieux Fictifs l’ont été depuis la prison. La prison, c’est le lieu de la rupture de l’image, là où il n’existe plus de représentation de soi, de l’autre ; c’est le passage au noir, le lieu de la disparition du corps du condamné au regard de la société.Si Lieux Fictifs a choisi d’intervenir dans l’espace carcéral, c’est parce que, dans ce lieu de contrainte maximale, il est vital de continuer à mettre en mouvement sa pensée, son imaginaire, sa mémoire. Il est nécessaire de reconstituer du récit et d’éprouver de nouvelles formes de représentation de la prison et de la personne détenue. C’est aussi parce qu’en prison le pouvoir de celui qui regarde est exacerbé. Il est donc particulièrement intéressant de mettre les codes cinématographiques à l’épreuve dans un espace qui produit autant de radicalité. Faire de l’image en prison s’apprivoise. Dans ce contexte nous demandons aux cinéastes invités de redéfinir leur place ainsi que celle des personnes incarcérées participant à l’atelier. Il s’agit de construire un autre rapport filmeur-filmé, auteur-interpréte. Au côté rassurant du pouvoir de filmer s’oppose alors la fragilité de la rencontre.

Les Yeux de l’Ouïe : l’atelier « En quête d’autres regards »
Depuis 1999, l’association les Yeux de l’Ouïe, réseau de diffusion et de créations sonores et visuelles, est opérateur des ateliers audiovisuels à la maison d’arrêt de Paris La Santé. Aujourd’hui, la seule culture de l’image accessible aux personnes détenues est celle diffusée par les médias télévisuels. Fenêtre ouverte sur l’extérieur et/ou dispositif d’enfermement.
L’atelier « En quête d’autres regards » mène avec des personnes détenues une réflexion sur le statut de l’image dans notre société. Dans cet atelier, les images se pensent, la parole circule, les regards se croisent, les cultures se partagent. Il s’agit de voir ensemble.
Le travail se nourrit de visionnages et de rencontres avec des cinéastes. Il se concrétise par des programmations de films sur le canal intérieur de la prison ou en grand écran.
Si la prison provoque une rupture sociale, elle se situe pourtant au cœur de notre société et s’en trouve être un révélateur. De son centre, le monde est regardé, le monde se réfléchit.
De cette pratique du regard peut naître un désir de fabrication débouchant sur une pratique artistique. Il s’agit alors de rechercher dans cet espace-temps-mouvement modifié et isolé, les formes d’écritures les plus pertinentes en favorisant toutes les dimensions sonores et visuelles pour produire un langage. Il s’agit aussi d’autoriser celui qui est regardé, le prisonnier, à devenir regardeur.
Chacun est conduit à fabriquer ses propres images, à aller jusqu’au bout de ses choix d’écriture et à se risquer à montrer des images singulières, que lui seul voit les yeux fermés.
C’est le temps de faire l’expérience du trajet à parcourir pour réaliser l’acte de transformation : le passage de la découverte d’une nécessité intime, le « dire à soi » qui bouleverse, à sa représentation, le « dire à l’autre » qui questionne. Là se joue la question de la représentation, de la place de la prison et du prisonnier à l’intérieur du corps social. Une manière aussi d’interroger le cinéma et ses modes de production dans un contexte où le temps de la création se confronte au temps carcéral.

1. Cet atelier a rendu compte – exemplairement – de son travail dans un « duplex » entre la prison de la Santé et la Vidéothèque de Paris, en 1997 (compte-rendu dans Images documentaires, n° 31).
2. Nous ne prétendons pas ici à l’exhaustivité. Un premier séminaire « Filmer en prison » s’était tenu à Lussas en 1991.
3. Ces questions sont abordées dans « Prisons du regard »
(Voir et pouvoir , Jean-Louis Comolli, Verdier, 2004).

   Cinema in Prison
Making films in prison? Here and there, in French prisons “video workshops” have been set up, some for more than ten years at Les Baumettes prison becoming Lieux Fictifs and in Paris with the pioneering work of Alain Moreau at la Santé 1, carried on by Eliane de la Tour, Maryse Borretaz and for the past three years by Anne Toussaint 2. What is to be done with these experiments? What is their purpose inside the prison and beyond the walls? What do they allow us to feel and think about prison conditions in France today? But at the same time, what kind of light are they shedding on documentary filmmaking practices, limitations and possibilities? What about prison as a constant, fuelled reminder of social shame? And at the same time, what does cinema imagine or arrange for the viewer when the film is made under prison conditions, the epitome of surveillance and voyeurism? In short, is the non-inmate viewer of these prison films convicted instead of the voyeur? But at the same time, if television is from now on present in all cells what can be done with this omnipresent pressure for exhibitionism? 3

As a reality check imposed on the part that society condemns, prison is, as we know, a place of oppression and fantasies at the same time. The very essence of constraints and social violence is sensed through this, as well as legal ambiguities. That means that cinema in prison also tells us about life outside prison, that these, when filmed act like an analyst of our contradictions and fears.
If we keep on articulating the opposition component between inside and outside how would prison fail to meet cinema which is of itself an articulation between the visible and the invisible, what is shown and what is concealed and “in” and “out”? Prison also meets cinema when it comes to measuring time: durations are here and there determining and determined. Isn’t it when time is counted and imposed like violence and force, that the subject tends to recompose it? As a result the meeting also lies in the link and opposition between the mental and material world and more precisely, the opening up of the imagination and bodily control.

We would like to listen to the experience of all the workshop coordinators invited about all these questions. They will share with us the hypotheses worked on, how they did it, the changes over time, and the current situation. Not only are we going to show some of the films made in these settings but also try to link up how they were made with the products themselves, as singular works. Maybe we are entering a perspective opposite to the principle of productivity that is ruling the world. This is another rationale where collective experience is more valuable than the films produced from this experience, where the films only partially bear the history of their making, taking their place in a broader storytelling that of living conditions, of our living conditions. What these experiences of cinema in prison show us is something we have already seen in the discussions after our films that a documentary implies a new deal in the relation between the films and the viewers. It cannot be reduced to finished works, but it is a work in progress itself, just like the history of the films made is as important as the films themselves. What makes documentaries stand out today is the addition of the telling of the practice to the work itself.

Jean-Louis Comolli et Gérald Collas

1: This workshop has remarkably reported about its work
during a duplex presentation between La Santé prison and Paris Vidéothèque (report in Images et documentaires
issue 31).
2: We do not claim to be exhaustive. A first seminar "Filming in prison" was held in Lussas in 1991.
3: These questions are addressed in "Prison du regard"
(Voir et pouvoir, Jean-Louis Comolli, Verdier, 2004).

Lieux Fictifs and its approach to prison life
Lieux Fictifs is an association founded in 1994 whose role is to produce the films written by author-directors who are exploring the fields of creation and research.
For several years, this organisation has been running an audiovisual workshop that fits in with the filmmaking context at the Marseille’s prison. This workshop combines training and cultural initiatives.
Since 1997, five filmmakers and video makers have stayed in residence to develop research into new film and video writing along with the inmates. So some of the films produced by Lieux Fictifs have been produced from prison. Prison is the place where the image is broken, where there isn’t any representation of oneself and of the other anymore. It is like going into darkness, the place where the body of the convicted is removed from society’s sight.
If Lieux Fictifs has decided to operate in prisons it is because this is where constraints are at their peak. It is vital to keep on thinking, imagining and remembering. It is necessary to recompose a story and test new forms of representation of the prison and the inmate. It is also because in prison, the power of the one who watches is heightened. Therefore it is very interesting to test filmmaking codes in a place generating so much radicalism.
Making images in prison is a taming process. In this context, we ask filmmakers to redefine their place as well as that of the inmates participating in the workshop. It comes down to building up another rapport between the filmmaker and the filmed subject, between the author and the performer. There is a sharp contrast between the reassuring power of filming and the fragility of the encounter.

Les Yeux de l’Ouïe : workshop “En quête d’autres regards”
Since 1999, the association Les Yeux de l’Ouïe, a sound and image distribution and creation network, has been running an audiovisual workshop at La Santé prison in Paris. Today, the only culture of image accessible to inmates is that broadcast by television media. Like a window open to the outside and/or a locking device.
The workshop “En quête d’autres regards”, along with the inmates, thinks about the place of image in our society. In this workshop, images are thought, words circulate, views are crossed, and cultures are shared. It comes down to looking together. Work is based on viewing sessions and meetings with filmmakers and results in programming of films on the prison television channel or showing them on wide screen.
While prison causes a social divide, it is however at the heart of our society, revealing it for what it is. From its centre, the world is watched and reflected.
From this type of watching, a desire to make something might emerge and lead to artistic performance. From then on, in this changed and locked away movement-time-space, it involves searching for the best form of creative writing while encouraging sound and image creation to produce a language. It also means allowing the person watched, the inmate, to become a watcher. This leads to each one making his own images, going through with his writing decisions to the bitter end and taking the risk of showing singular images that he’s the only one to see, with his eyes shut.
It is time to go on the journey so as to be able to complete the act of transformation: from the discovery of an intimate need, the shattering revelation to oneself to its representation, the questioning revelation to the other.
This is where the question of representation and of the place of prison and of the prisoner in the social context lies. It is also a form of questioning cinema and its mode of production in a setting where time for creation is compared to prison time.

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Coordination : Gérald Collas, Jean-Louis Comolli
Invités : Caroline Caccavale, Joseph Césarini, Jimmy Glasberg (Lieux Fictifs) et Anne Toussaint (Les Yeux de l’Ouïe)

Mardi 17 août 2004
14h30 - Salle 2

Mon ange
de Joseph Césarini (10')
La Vraie vie
de Joseph Césarini (26')
En sursis
de Yoanne D. (6')
L’Expérience de Yoanne
de Thierry Lanfranchi (26')
Mirage
de Tiziana Bancheri (40')
108' de projection.
Récits d’expérience et débats lors de la séance

Mardi 17 août 2004
21h00 - Salle 2

L’Épreuve du vide
de Caroline Caccavale, Abdoulaye Diop Dany (60')
Si bleu, si calme, la prison intérieure
de Eliane de Latour (80')
140' de projection.
Récits d’expérience et débats lors de la séance

Mercredi 18 août 2004
10h00 - Salle 2

Sans elle(s)
de Anne Toussaint, Hélène Guillaume (59')
59' de projection.
Récits d’expérience et débats lors de la séance

Mercredi 18 août 2004
14h30 - Salle 2

9m 2 pour deux
de Joseph Césarini, Jimmy Glasberg (23')
23' de projection.
Récits d’expérience et débats lors de la séance


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