États limites

Ceux qui précèdent ou succèdent aux états de crise. Aujourd’hui les crises,
de tous ordres, sont permanentes, les états limites le sont aussi. Les états limites commencent, ou finissent, aux limites de l’é(É)tat, aux frontières.

Dans les prisons par exemple. Que vont y faire les cinéastes avec les personnes détenues ? Comment le cinéma en ressort-il ? Nous essaierons de penser
les franchissements du cinéma.

L’histoire et son actualité ne cessent d’interroger les limites de la représentation et le statut des images, ainsi que la question des interdits. Ceci nous ramène bien sûr à la distance du cinéaste à son sujet, mais aussi à la construction des formes, des formes empruntées, comme on le dit des chemins, pour ouvrir des espaces de figuration, des espaces possibles de représentation.

Si l’art contemporain se ressaisit du film comme outil, comme matière, comme forme de représentation, quelles questions cela pose-t-il ? Cela caractérise-t-il une difficulté des uns et des autres dans leur tentative de représenter tous les « états », le franchissement des limites, où le geste artistique serait un entrelacement de l’art et du politique. Non plus simplement décrire mais inscrire. S’inscrire dans des dispositifs, qui ouvrent ces espaces de figuration d’où naîtraient les récits ? Lesquels ? Pour qui ?

Certains fabriquent les films, d’autres les montrent, d’autres encore les critiquent et enfin certains les regardent. Tout ce petit monde se retrouve de festivals
en rencontres, de débats en manifestations, et à Lussas pour la seizième fois cette année. Le risque de l’ « entre nous » – qui n’est pas le « voir ensemble » – menace peut-être. « À qui s’adresse-t-on ? ». Au public ! Quel public, pour le documentaire ? Il y en a un dit-on : dans les salles, au musée, dans une galerie, chez lui (la télévision, l’internet, le DVD), à l’école, seul, en groupe, accompagné. Pour combien de temps encore ? Pour quels films ?

Non, le cinéma documentaire ne se porte pas très bien. À la télévision, l’évolution des formes n’est pas à son avantage. Il se sent à l’étroit et il n’aime pas ça. Il préfère les états limites. Le cinéma documentaire est un cinéma de la confrontation, du franchissement et du déplacement, un déplacement qui ne nous protège pas mais inversement nous trouble. Ce déplacement est aussi ce qui éprouve la capacité d’un cinéaste à y aller, y être, y retourner.
Et aujourd’hui y aller demande beaucoup d’abnégation. Les conditions de travail de réalisation d’un film ne sont pas très encourageantes, si tant est que ce travail soit rémunéré, si tant est qu’il soit considéré comme tel.

Vous arrive-t-il de douter ? Qu’est ce qui nous pousse chaque année à ce tour de force que représente l’organisation d’une telle manifestation ? Qu’est-ce qui nous pousse à faire des films ? À en regarder ? Le désir de cinéma, la croyance en des cinémas, en leurs récits, voilà sûrement ce qui inlassablement nous mobilise. Nous vous invitons à lire très attentivement tous les textes qui suivent. Ils composent un ensemble de réflexions et de points de vue dont nous vous laissons le travail de montage. Souhaitons que toute la richesse des films et des personnes qui peupleront cette semaine soit, sinon un démenti à toutes ces craintes, au moins un encouragement à « être ensemble ».

Christophe Postic

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