Hans Jürgen Syberberg    (grille programme)

On n’en aura pas fini de sitôt de redécouvrir, de discuter et de scruter l’art de Hans Jürgen Syberberg, astre isolé et délaissé depuis une vingtaine d’années dans la constellation désolée de l’histoire de l’art, du cinéma et du théâtre de la seconde moitié du XXe siècle. Ses films et l’esthétique qu’il inventa dans les années soixante-dix (Ludwig. Requiem pour un roi vierge, Hitler, un film d’Allemagne et Parsifal en tête) suscitèrent pourtant curiosité, soutiens et réflexions judicieuses de personnalités aussi éclectiques que Henri Langlois, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Serge Daney, Michel Guy, Julien Gracq, Bernard Sobel en France, Susan Sontag, Francis Ford Coppola ou Douglas Sirk en Amérique ou encore Heiner Müller et Alberto Moravia pour ne citer que les plus célèbres d’entre eux. Les raisons du rejet Syberberg qui survint dans les années quatre-vingts après Parsifal (1982) et la publication de la Société sans joie sont multiples et complexes : la mise en place d’un art du monologue extrême dans sa radicalité et son dénuement assimilable aujourd’hui à une forme sublimée de suicide en cinéma (La Nuit, son dernier film en 35 mm dure six heures), le refus de toute compromission avec qui que ce soit, la mise en cause, dans ses livres, des institutions culturelles et des journalistes allemands qui ne manquèrent pas, du coup, à force de simplisme et d’ignorance de le discréditer et de l’achever médiatiquement. Liberté créative au prix d’une autarcie assumée : la quasi totalité des cinq monologues d’Edith Clever (dont Penthesilea de Heinrich von Kleist, 1987/1988) mis en scène pour le théâtre puis pour la vidéo entre 1985 et 1993 restent plus ou moins inconnus partout dans le monde. Ayant délaissé le cinéma et la mise en scène, Syberberg, fidèle à sa théorie de « l’art comme progrès de la vie avec les moyens de son temps » concentre son activité sur un site internet (www.syberberg.de) et à la restauration de la maison de son enfance enfin retrouvée, à laquelle il a consacré une installation vidéo à Paris en mai 2003, Syberberg / Paris / Nossendorf.

Né en 1935 à Nossendorf, en Poméranie orientale, Syberberg est initié par son père à la photographie. Son apprentissage du cinéma est celui d’un autodidacte ; à 17 ans, il obtient l’autorisation de Brecht de filmer avec une caméra super 8 des répétitions du Berliner Ensemble. En 1954, il fuit l’Allemagne de l’Est. Après des études d’histoire de l’art et de littérature, il fait ses armes de cinéaste en travaillant comme collaborateur indépendant pour la télévision bavaroise au début des années soixante. Dans ce contexte, il réalise plus d’une centaine de films courts, documentaires, reportages, sujets culturels et interviews, tous inédits. « On ne saurait imaginer le combat quotidien pour réaliser à chaque fois la possibilité optimale, pour obtenir la qualité dans la réalisation artistique, pas plus qu’on ne peut se représenter la faiblesse et la fourberie des affairistes des divers marchés de l’idéologie et du profit, et l’indifférence des inconscients. Cela impliquait au début des difficultés avec les rédacteurs de télévision, des épreuves de force incessantes et une patience infinie face aux habitudes décadentes des cameramen et des monteuses, des combats pour chaque réglage, chaque projecteur, chaque éclairage et chaque effet optique, pour des mots isolés aussi bien que des projets entiers, jusqu’au point où le seul moyen de sauver notre liberté fut de créer notre propre maison de production, par quoi la malédiction de cette vie commença. C’était en 1965, et je pus ainsi sauver la production de Kortner, le premier film que j’ai réalisé. » Vont alors se succéder plusieurs films documentaires et deux fictions jusqu’en 1972, quand Syberberg décide de bouleverser son esthétique pour consacrer un film expérimental au dernier monarque absolu de la vieille Europe : Louis II de Bavière. En concurrence directe avec Visconti qui travaille sur le même sujet, Syberberg n’obtient pas le droit de filmer dans les châteaux du roi et choisit alors de tourner son film en studio en utilisant une technique du cinéma muet, la projection frontale pour placer le roi dans les dessins préparatoires et esquisses de ses projets démesurés. Non pas une biographie mais une plongée hallucinante, mélancolique et dérangeante dans le délire visionnaire et décadent de Louis II et réflexion sur ce mythe de la culture kitsch allemande qui a tout sacrifié pour faire vivre la musique de Richard Wagner. Succession de tableaux figés, de fausses interviews, ce film-cosmos d’une très grande beauté visuelle regorge de malice, d’ironie et d’ingéniosités formelles à tel point qu’on a parlé alors de synthèse réussie entre Brecht et Wagner. Le cheminement de Syberberg vers son chef d’œuvre absolu Hitler, un film d’Allemagne a commencé et il n’est pas indécent d’envisager tous ses films comme des essais et jalons préparatoires : un monumental documentaire de 5 heures sur Winifred Wagner, la bru de Richard (1975), un film sur l’écrivain populaire Karl May (1974) et Theodor Hierneis ou le cuisinier de Ludwig (1974) dans lequel pour la première fois, Syberberg parvient à faire tenir un monologue sur toute la durée d’un film. Sorte d’appendice ludique à Ludwig, le film suit les drôlatiques déambulations d’un ancien marmiton de la cour de Louis II dans les châteaux et lieux où il a travaillé nous livrant ses souvenirs, anecdotes et secrets culinaires. Document trivial, ironique et décalé sur la cour du roi et ses bizarreries, sur la montée de la bourgeoisie au début du xxe siècle aussi bien que sur la situation de ces châteaux de contes de fées dans les années soixante-dix, devenus l’attraction principale pour le tourisme de masse en Bavière et sources de profits faramineux pour l’économie locale. Et en 1977, donc, la réalisation en trois semaines de Hitler, un film d’Allemagne, procès intenté à Hitler, nécessaire travail de deuil et victoire artistique sur « L’Allemagne, un film de Hitler » : « Peut-être est il permis de le dire : jamais rien de comparable à ce cas n’a été disponible. Un film, jeu mythique avec le kitsch, au sein des possibilités techniques de notre temps, sur l’ensemble des événements politiques de notre propre temps et sur les exigences de l’art en notre temps. Le film lui-même, objet de la transmission historique du monument de la puissance, de la culpabilité, de la mort, des utopies et de leur perversion – le meurtre par millions – monument des erreurs et de la haine, cinquante millions de morts, la détresse, le désespoir, la démence, la crainte et la misère, la compassion qu’on exige et l’hybris de ce temps, l’horreur qu’inspirent les hommes, l’ascension et la ruine d’une culture, la vanité, toute la vanitas de la caducité humaine, le destin du cosmos de notre pensée et de notre naufrage. […]

Et il se produisit le paradoxe nécessaire de tout effet de l’art, on tira la joie de l’extrême absence de joie. […] Avec cette exigence totale qui risque tout, tout de la part de tous les intéressés, à l’instar de son objet lui-même. L’engagement de l’auteur et du spectateur est mis en jeu, et le défi qui leur est lancé, sans quoi l’art n’aurait pas ce droit qu’il doit revendiquer, bien au-delà de l’individu, dans l’extase paisible de son silence et de son exaltation méditative. Hitler devint film, et nous en lui. Un film devint musique dans l’histoire. Que pouvait-elle faire de plus, l’Allemagne, pays de la musique ? Et celui qui prend la musique au sérieux sait ce que cela veut dire ! Une grande aventure, dangereuse, consolatrice, et qui passe directement dans le sang de l’existence de notre âme. Mais cette histoire des peuples et des hommes est l’histoire de leur culture. »
(Syberberg, La Société sans joie)

Jacques Spohr




  Origins of the image, Images of the origin

We are far from finishing rediscovering, discussing and searching the art of Hans Jürgen Syberberg, an isolated and abandoned star for twenty years in the desolate galaxy of art, cinema and theatre history of the second half of the twentieth century. His films and the aesthetics he created in the 70’s (with Ludwig. Requiem for A Virgin King; Hitler, a film from Germany and Parsifal ahead) arose the curiosity, the support and wise thoughts of a range of key figures as eclectic as Henri Langlois, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Serge Daney, Michel Guy, Julien Gracq, Bernard Sobel in France, Susan Sontag, Francis Ford Coppola or Douglas Sirk in America or even Heiner Müller and Alberto Moravia, if only to mention the most famous ones. After Parsifal (1982) and the release of The Joyless Society Sybeberg was rejected in the 80’s for many complex reasons–his staging of an art of monologue of extreme radicalism and destitution comparable to a sublimated form of suicide in cinema today (his last 35mm film, The Night, is six hours long); his refusal of compromising with anyone, and in his writings, his questioning of cultural institutions and German journalists, who discredited and finished him off in the media straight away, by dint of simplistic attitude and ignorance. An accepted autarchy is the price of freedom of creation–virtually all the five monologues of Edith Clever (including Penthesilea by Heinrich von Kleist, 1987/1988) made between 1985 and 1993 for theatre and video are still more or less unknown throughout the world. After having given up on cinema and theatre production, and faithful to his theory of art “as a progress of life with the resources of your time”, Silberberg now focuses is work on a web site (www.syberberg.de) and on the restoration of his childhood’s house for which he made a video installation exhibited in Paris in May 2003, Syberberg/Paris/Nossendorf.

Syberberg was born in Eastern Pomerania in 1935 and was initiated to photography by his father. He started to learn filmmaking by himself; at 17 Brecht allowed him to shoot the Berliner Ensemble rehearsals with a super 8 camera. In 1954 he fled East Germany. After studying art and literature history, he started his career as a free-lance assistant for Bavarian television in the early 60s. It is in this setting that Syberberg made more than a hundred short films, documentaries, reports, cultural films and interviews that were never released. “One cannot imagine the daily struggle to obtain the maximum potential each time, to achieve quality when producing art, nor can one imagine the weakness and treachery of the wheeler-dealers of the various markets of profit and ideology and the indifference of the thoughtless. In the beginning, this meant difficulties with television editors, unremitting confrontation and endless patience when dealing with the decadent habits of cameramen and film editors, struggling for every tuning, every spotlight, every lighting effect, and every optical effect, for a single word as well as for complete projects, to the point where the only way to preserve our freedom was to set up our own production company, the starting point of this life curse. That was in 1965.Then I was able to save the production of my first film, Kortner.” Then followed a series of documentaries and two fiction movies until 1972, when he decided to disrupt his creation drastically and turned to the last absolute monarch of old Europe–Ludwig II of Bavaria. Competing with Visconti who was then working on the same project, Syberberg was not allowed to shoot in the king’s castle and decided to shoot his films in studio and used front projection, a silent movies technique, placing the king in the drawings and sketches of his excessive projects. Rather than a biography, it is a staggering, melancholic and disturbing dive in the visionary and decadent delirium of Ludwig II and a thought on the kitsch myth of German culture, which sacrificed everything to make Richard Wagner music alive. Made of a series of still pictures and fake interviews, this visually beautiful cosmos film is riddled with mischievousness, irony and formal cleverness and even qualified as a successful synthesis of Brecht and Wagner. Syberberg’s way to his absolute masterpiece Hitler, a film from Germany had started, and it is certainly fair to consider all those films as trials and preparatory milestones: a monumental 5 hour documentary on Winifred Wagner, Wagner’s daughter in law (1975), a film on Karl May, a popular writer (1974) and Theodor Hierneis, Ludwig’s Cook (1974) where Syberberg succeeded in directing a monologue throughout the film for the first time. It is an entertaining embryo of Ludwig, where the king’s kitchen boy strolls comically in the castles and places where he had worked, telling us stories, anecdotes and cooking secrets. It’s a mundane, ironic and quirky document on the king’s court and its peculiarities, on the rise of bourgeoisie in the early 20th century as well as on the fate of these fairy tale castles which became the main attraction of mass tourism in Bavaria and a source of huge profits for the local economy in the 70’s. And then came Hitler, a film from Germany, shot in three weeks in 1977, a trial against Hitler, a necessary mourning and the victory of art against “Germany, a film by Hitler”: “Maybe one is allowed to say: nothing ever comparable to this has ever been available. A film made as a mythical playing with kitsch using the technical opportunities of our times, about all the political events of our times and about the demands of art in our times. The film itself is the object conveying the historical climax of might, guilt, death and utopias and their perversions, killing by millions, the climax of mistakes and hatred, fifty million deaths, misery, despair, insanity, fear and sheer poverty, the compassion we’re demanding and the hybris of this time, the horror that men inspire, the rise and fall of a culture, vanity and all the vanitas of lapsed humanity, the fate of the cosmos of our thought and ruination. […]
And the necessary paradox of any joy effect happened - joy was drawn from the extreme absence of joy. […] With this unique demand venturing everything, everything for the ones involved, like its object itself. The commitment of the author and of the viewer is challenged, and their challenge, without which art would not have the right it is entitled to demand, far beyond the individual, in the quiet ecstasy of his silence and meditative elation. Hitler became a film and so did we. A film became music in history. What more Germany, the country of music, could do? And anyone who sees music as a serious matter knows what it means! A great hazardous and consoling adventure, flowing directly in the blood of our souls existence. But this story of people and men is the history of their culture.”
(Syberberg, The Joyless Society)

Jacques Spohr



Débat à l’issue de chaque séance
en présence de Jacques Spohr et de Rochelle Fack



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Lundi 18 août 2003
14h30 - Salle 3

Theodor Hierneis ou le cuisinier de Ludwig
de Hans Jürgen Syberberg (90')
Ludwig. Requiem pour un roi vierge
de Hans Jürgen Syberberg (134')
224' de projection.
Débat à l’issue de la séance en présence de Jacques Spohr et de Rochelle Fack

Lundi 18 août 2003
21h00 - Salle 3

Penthelisea
de Hans Jürgen Syberberg (240')
240' de projection.
Débat à l’issue de la séance en présence de Jacques Spohr et de Rochelle Fack

Mardi 19 août 2003
10h00 - Salle 3

Hitler, un film d’Allemagne - 1ère partie : Le Graal
de Hans Jürgen Syberberg (96')
96' de projection.
Débat à l’issue de la séance en présence de Jacques Spohr et de Rochelle Fack

Mardi 19 août 2003
14h30 - Salle 3

Hitler, un film d’Allemagne - 2ème partie : Un rêve allemand
de Hans Jürgen Syberberg (132')
Hitler, un film d’Allemagne - 3ème partie : La Fin d’un conte d’hiver
de Hans Jürgen Syberberg (97')
229' de projection.
Débat à l’issue de la séance en présence de Jacques Spohr et de Rochelle Fack

Mardi 19 août 2003
21h00 - Salle 3

Hitler, un film d’Allemagne - 4ème partie : Nous, les enfants de l’enfer (105')
105' de projection.
Débat à l’issue de la séance en présence de Jacques Spohr et de Rochelle Fack


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