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Petites pierres blanches (grille programme)
Éric Rohmer a dit un jour que dans les années soixante-dix il navait tourné que des films « en costumes » car tout était trop laid en France, les rues, la mode, les coupes de cheveux, les voitures, pour quil ait eu envie de faire un film contemporain en décor naturel. Cest une chose frappante aujourdhui, quand on tombe en zappant sur un film de ces terribles années soixante-dix : tout y est particulièrement hideux et semble avoir beaucoup plus « vieilli » que dans les films des années soixante, car tout y est « marqué » par la « gueule de bois » généralisée de la deuxième moitié de cette décennie, où, passé le temps des « enflammements » politiques radicaux, triomphe le libéralisme giscardien, qui coïncide avec les premiers repliements sur des causes sectorisées ou « communautaristes ».
Les années soixante-dix auront été pour le cinéma français un temps de vaches maigres dont les tendances pourraient se résumer finalement à trois noms. Jean Eustache qui produit lessentiel de son uvre acérée, unique, dune pureté de diamant, dans ces années maudites auxquelles il ne survivra pas. Claude Sautet dont les films de cette période, dans lesquels les classes moyennes vont se reconnaître, sont le reflet de cette société libérale « moderne » de petits cadres. Bertrand Blier, enfin, qui invente une nouvelle génération dacteurs, issue de café-théâtre, pour donner corps à de nouveaux personnages, « paumés » de toutes sortes vivotant avec truculence la fin des idéologies dans les marges du néo-libéralisme.
Godard na pas échappé aux enthousiasmes et aux errements politiques qui ont constitué la queue de comète de 1968. Pendant des années il va sillonner lEurope à la recherche de télévisions susceptibles de produire les films politiques des petits groupes de militants et dintellectuels qui gravitent dans son orbite. Mais vers 1973-74, quand arrive le temps de la « gueule de bois » politique, lassé de ces errances européennes, il éprouve le besoin de se poser quelque part et choisit de faire escale à Grenoble en suivant, dit-il, « Anne-Marie Miéville pour qui Grenoble était une étape entre quitter Paris et son envie de rentrer en Suisse ». Cette envie de rentrer en Suisse se concrétisera quelques années plus tard, vers la fin de la décennie, dans la petite ville de Rolle, à côté des lieux denfance de Godard, qui y vit encore. On peut difficilement imaginer aujourdhui à quel point Godard, qui était le cinéaste le plus en vue en France au cours des années soixante, a littéralement disparu pendant presque toute la décennie soixante-dix du paysage du cinéma français au point que même les Cahiers ne sont jamais allés lui rendre visite une seule fois dans son « atelier » de Grenoble !
Cest là, entre 1976 et 1978, quil tourne avec lINA ces deux « séries » de télévision : six émissions en deux parties pour Six fois deux (pour FR3), et douze émissions de 26 minutes pour France Tour Détour deux enfants (pour Antenne 2).
Tout se passe comme si Godard, en ce milieu des années soixante-dix, avait entrepris avec ces deux séries, tournées en vidéo, une sorte de cure de rééducation pour sortir des années Mao en reprenant contact avec la réalité la plus humble et la plus anonyme. Il sempare de la vidéo pour se mettre à lécoute de ceux quil filme après toutes ces années passées à tenir des discours sur et pour les autres. Anne-Marie Miéville dira de France Tour Détour deux enfants que cest « un mouvement de 260 millions de centimes (le coût de la série) vers un petit garçon et une petite fille ». Ce sont les années où Godard se rêve en directeur dune petite chaîne de télévision de quartier et imagine que la vidéo pourrait devenir un véritable outil de communication. Lavantage quil trouve à la vidéo est quelle permet « de voir limage quon fait avant de la faire », et de « la voir ensemble », entre autres avec William Lubtchansky et Dominique Chapuis qui ont fait avec lui celle de ces deux séries. Elle lui permet de chercher une forme nouvelle, utopique, entre télévision et cinéma : « La vidéo, lutiliser comme quelquun de cinéma et utiliser le cinéma comme quelquun de télévision, cest faire une télévision qui nexiste pas, un cinéma qui nexiste plus. »
Après avoir cru dur comme fer que le cinéma politique pouvait et devait « déplacer les montagnes », Godard se contente de donner toute son attention et de se donner tout le temps pour observer et écouter deux enfants, un cinéaste amateur, un paysan, un mathématicien
Mais avec ces vingt-quatre précieuses petites pierres blanches que Godard a déposées sur son chemin (en redescendant de la montagne ou au retour du désert, comme on voudra) avant de « revenir » au cinéma, comme on dit, avec Sauve qui peut (la vie) en 1979, le temps est sans doute venu daller voir de plus près ce quelles nous disent aujourdhui sur ce qui nous concerne plus que jamais : Quest-ce que faire parler quelquun ? Comment lécouter tout en filmant ? En quoi la parole dun anonyme peut-elle devenir à la fois objet et morceau de philosophie ? Que serait une télévision qui prendrait son temps, à tous les sens du terme ? La télévision pourrait-elle être réellement documentaire ? Quest-ce qui sest perdu, aujourdhui, de la parole filmée ?, etc., etc.
Un ami me disait récemment que la meilleure résistance possible dans la situation actuelle consistait peut-être à redevenir attentif et intelligent. Cest dans cet esprit-là que ces deux séries ont sans doute beaucoup à nous apprendre en ce moment même.
Alain Bergala
France Tour Détour deux enfants
Conçue comme un feuilleton, cette série suit le parcours quotidien de deux enfants Camille et Arnaud, regardés, interrogés par Jean-Luc Godard dit Robert Linard.
Il explore avec eux et à travers eux les frontières entre le monde des adultes et celui des enfants, leur apprentissage de la réalité et du langage.
Des surprises naissent des questions et réponses mais aussi des voix qui commentent et déchiffrent les images, du jeu des mots
Six fois deux
Tentative nouvelle de télévision en 1976, parce quil sagit dune véritable « première » ouvrant la porte pour la télévision, à des tournages rapides (trois mois) et autonomes, réalisés avec un matériel semi-professionnel.
Télévision naïve, par la simplicité des personnages et des moyens utilisés mais aussi
ambitieuse procédures nouvelles et message dun auteur qui a des idées personnelles sur cette grande préoccupation de lheure : la communication.
Little white stones
Éric Rohmer said one day that during the seventies he had only made costume films because everything was too ugly in France, the streets, fashion, haircuts, cars, to give him any desire to make a contemporary film in natural settings. And it's quite strikingly true that when you zap onto a film made in those terrible years, everything is particularly hideous and seems to be much more dated than films made in the sixties, because everything has been branded by that general hangover present in the second half of the decade when, once the period of radical political flare-ups was over, we witnessed the triumph of Giscardian liberalism, coinciding with the first withdrawal of revolt to sectorial or community based causes.
The seventies were a time of paucity for French cinema. Three names suffice to sum up the trends at play: Jean Eustache, who produced the greater part of his unique, steel sharp, diamond pure films in those cursed years and which he did not outlive; Claude Sautet made films allowing the middle classes to recognize themselves in these dramas of a modern liberal society peopled with lower and middle level managerial types; Bertrand Blier, finally, who created a new generation of actors emerging from cabaret theatre and who physically represented new types of characters, losers of all kinds, living truculently the end of ideology on the margins of neo-liberalism. Jean-Luc Godard did not escape from the enthusiasms and political errors and searches which constituted the comet's tail of 1968.
For years he crossed Europe from one end to the other trying to find television companies willing to produce political films proposed by the small groups of militants and intellectuals who gravitated in his orbit. But around 1973-74, when the political hangover hit in full force, and tired of his European wanderings, he felt the need to settle down somewhere. He chose to stop in Grenoble following, he said, Anne-Marie Miéville for whom Grenoble was a place somewhere between the desire to leave Paris and that of returning home to Switzerland. This desire to return to Switzerland was realized a few years later, towards the end of the decade, when he moved to the little town of Rolle, a short distance from the place where he grew up, and where he still lives today.
It is hard to imagine today the way Godard, who was the most highly visible filmmaker in France during the 60s, literally dropped out of the French film landscape for practically the entire decade of the 70s, to the extent that even the Cahiers did not once visit him in his Grenoble workshop.
This is where, between 1976 and 1978, he shot for INA these two television series: 6 two part programmes under the title Six fois deux (for FR3), and 12 x 26 minute programmes for France Tour Détour deux enfants (for Antenne 2).
Everything appears to indicate that Godard in the mid seventies used these two video shot series shot as a kind of curative retraining with the idea of leaving his Maoist years behind him through a renewed contact with reality of the most humble, anonymous kind. He used video to put himself in the position of listening to those he filmed after years and years spent producing discourse about and for others. Anne-Marie Miéville commented that France Tour Détour deux enfants was a 2.6 million franc movement (the cost of the series) towards a small boy and a small girl. These were the years when Godard dreamed of being the manager of a local neighbourhood television station and imagined that video could be a real tool of communication. The advantage he finds in video is that it makes it possible to see the image you make before making it and to see it together, among others with William Lubtchansky and Dominique Chapuis who worked with him on these two series. Video gives him the chance to search for a new, utopian form, somewhere between cinema and television: use video like someone from cinema and use cinema like someone from television, and in that way you make a television which doesn't existe, a cinema that exists no longer. After having believed with absolute conviction that political cinema could and should move mountains, Godard was happy to devote his entire attention, to give himself all the time needed to observe and listen to two children, an amateur cineaste, a farmer, a mathematician
But concerning these 24 precious white stones carefully laid by Godard along his path (descending from the moutain, or coming back from the desert, as you like) before returning to cinema, as we might say, with Sauve qui peut (la vie) in 1979, the time has no doubt come to take a closer look at what they say to us today in answer to questions which concern us more than ever: What does it mean to talk to someone? How can we listen while we film? In what way can anonymous words be simultaneously an object of and a piece of philosophy? What would a television look like that could take its time, in all meanings of the word? Can television really be documentary? What has been lost, today, in filmed speech? , etc. etc.
A friend told me recently that perhaps the best possible resistance in the present situation consists in rebecoming attentive and intelligent. It is in this spirit that these two series have undoubtedly a great deal to teach us at this very moment.
Alain Bergala
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Débats en présence de Alain Bergala
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Ce séminaire est complet Plus de places disponibles
Jeudi 21 août 2003 14h30 - Salle 2 Obscur/Chimie (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Lumière/Physique (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') 52' de projection. Débat à l’issue de la séance en présence de Alain Bergala
Jeudi 21 août 2003 21h00 - Salle 2 Connu/Géométrie/Géographie - Vérité/Télévision/Histoire (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Inconnu/Technique (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Y’a personne - Louison (Collection : Six fois deux) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (100') Leçons de choses - Jean-Luc (Collection : Six fois deux) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (100') 252' de projection.
Vendredi 22 août 2003 14h30 - Salle 2 Impression/Dictée (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Photo et Cie - Marcel (Collection : Six fois deux) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (100') Pas d’histoire - Nanas (Collection : Six fois deux) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (100') 226' de projection. Débat à l’issue de la séance en présence de Alain Bergala
Vendredi 22 août 2003 21h00 - Salle 2 Expression/Français (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Violence/Grammaire (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Désordre/Calcul (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Nous trois - René (Collection : Six fois deux) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (100') Avant et après – Jacqueline et Ludovic (Collection : Six fois deux) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (100') 278' de projection.
Samedi 23 août 2003 10h00 - Salle 2 Pouvoir/Musique (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Roman/Économie (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') 52' de projection. Débat à l’issue de la séance en présence de Alain Bergala
Samedi 23 août 2003 14h30 - Salle 2 Réalité/Logique (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') Rêve/Morale (Collection : France Tour Détour deux enfants) de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (26') 52' de projection. Débat à l’issue de la séance en présence de Alain Bergala
Samedi 23 août 2003 21h00 - Salle 2 The Old Place de Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville (47') 47' de projection. Débat à l’issue de la séance en présence de Alain Bergala
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