État d'urgence

Le milieu du documentaire comme tous les domaines vivants de la création est en état de choc. Parce que son économie intègre depuis longtemps les indemnités de chômage. Parce que l’indispensable réforme du régime spécifique aux intermittents n’a pas eu lieu. Et qu’à la place, le Medef y a substitué un « protocole d’accord » qui fait des indemnités chômage un outil financier adapté aux besoins des plus puissants des employeurs.

Les effets dévastateurs de ce protocole ne vont pas se dissiper de sitôt. Les projections concrètes effectuées par la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France montrent que la « réforme » exclut de fait ceux qui ont des revenus variables et n’épargne que les revenus réguliers et stables, c’est-à-dire ceux qui sont le plus étrangers à l’intermittence. Bien loin de « sauver l’essentiel », comme il a été dit, elle masque sous un galimatias difficile à déchiffrer les objectifs inavoués de ses promoteurs : le contrôle de la flexibilité sociale du secteur et l’éviction de ceux qui ne vont pas dans le sens du marché. Ce n’est pas une réforme, c’est un hold-up.

Cette logique sans scrupule, qui ne prend plus la peine de négocier, a fait déborder le vase et provoqué dans les milieux artistiques et de la création audiovisuelle une prise de conscience brutale. Ce n’est pas une réforme. C’est par contre un symptôme.

Que dit-il, ce texte, au-delà même de « nous »? Il dit que l’avenir sera à la flexibilité, au travailleur jetable, à la logique des coûts, à la main d’œuvre précaire. À l’intérim généralisé. Oui, cette affaire parle des intermittents du spectacle. Mais elle parle de beaucoup plus que d’eux. Parce qu’elle parle de « restructuration », de concentration économique, parce qu’elle ne s’occupe ni de culture ni même de télévision de service public, mais de marchandise, de produit, et de gestion des stocks humains. De nous et de vous.

Cette « réforme» arrive à un moment où le film documentaire est mis en danger par les principaux protagonistes du secteur, des diffuseurs soumis à la dictature de l’Audimat, à la Scam en crise. Avec l’appauvrissement qualitatif de la demande, la standardisation des contenus et des formes, le sous-financement chronique, les effets pervers de l’ouverture du Cosip aux œuvres de flux, etc., la production de documentaires à la télévision se voit condamnée au formatage industriel et à la disparition programmée de la subjectivité.

Le succès public croissant et les sorties en salle de films documentaires ne sauraient masquer la crise profonde que nous traversons. Il est plus que jamais nécessaire de défendre la notion d’œuvre.

C’est parce qu’il y a « État d’urgence » dans le documentaire que les États généraux du film documentaire doivent être un des lieux pour prendre le temps ensemble, réalisateurs, producteurs, techniciens, de dire nos manières « de faire les films » aujourd’hui, de revendiquer des conditions de travail et de financement décents et d’affirmer notre volonté d’indépendance pour continuer à faire des films demain.

C’est parce qu’il y a « État d’urgence » dans tous les domaines de la création, qu’aux côtés de ceux, comédiens, metteurs en scène, cinéastes, danseurs et musiciens, acteurs de la scène artistique et culturelle mais aussi spectateurs, nous devons interpeller les politiques culturelles et affirmer la nécessité d’existence d’espaces critiques de création et de diffusion.

C’est parce qu’il y a « État d’urgence » face au monde qui se prépare visant à faire disparaître nos biens communs : éducation, recherche, santé, culture, qu’aux côtés de ceux, chercheurs et enseignants et tous ceux qui crient aussi leur colère et leur angoisse, nous devons ensemble trouver les moyens de désamorcer les stratégies de mise en place d’une société où le « désir d’avoir » l’emporte sur « le désir d’être ».

Groupe du 24 juillet


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