Origine, transmission... Rupture

Une rupture qui ne serait pas un lien brisé, ne laisserait pas un corps exsangue mais une rupture qui au contraire annoncerait un resserrement, marquerait un mouvement des corps, un déplacement des enjeux et des points de vue, des questions et des regards, enfin, une rupture qui manifesterait un désaccord profond.

États d’urgence du documentaire, états généraux de la culture, état général de notre société. L’urgence caractérise parfois un réveil tardif, un après-coup. Aujourd’hui l’impression de « gueule de bois » – n’oublions pas entre autres, la démolition en cours des retraites, celle annoncée du service public, le tout porté par l’ambitieux chantier de l’Accord Général sur le Commerce des Services – nous l’avons sans avoir goûté l’ivresse.

Sans doute cette rupture correspond-elle aussi à un vide laissé par une génération pour laquelle a manqué l’esprit d’opposition et de revendication, puis finalement l’esprit critique. Après-coup là aussi. Peut-être encore, sommes-nous parvenus au bout de quelque chose, à l’épuisement de ce désengagement, de ce repli, pour sortir d’une forme de résignation.

La menace s’apparente à un licenciement sec. Elle pèse sur des milliers de personnes qui travaillent pour le théâtre, la danse, la musique et le cinéma. Cette menace réduit et fragilise davantage encore le champ de la création – même si cela ne semble pas être l’avis de tout le monde au sein même de ces professions : « moins on est, plus on en a et comme il n’y en a pas pour tout le monde… ». Et cette fragilisation affecte particulièrement le secteur du documentaire dont la forte dépendance à la télévision est en train de l’emporter avec elle dans sa dégénérescence.

Comment préserver de précieuses pratiques indépendantes dans un système industriel ? Comment dépasserons-nous donc la crise ?

C’est ce que nous tenterons de définir à l’issue des réflexions menées dans les commissions et les assemblées qui nous réuniront au fil de la semaine.

Il n’y a pas de conscience politique sans intelligence sensible. Et la culture devrait être cette capacité d’une société à porter l’acte de création – sa nécessité, celle d’un geste et de son humanité –, la porter, cette trace, jusqu’au regard d’un autre, à qui elle est étrangère, invisible pour le moment.

S’il s’agit de préserver un espace pour la création, c’est bien aussi pour imaginer les conditions de la rencontre d’une œuvre avec un spectateur, un espace où même des œuvres surexposées dans des lieux de consommation culturelle pourraient retrouver discrètement leur puissance d’implication. L’enjeu étant bien de redécouvrir et réaffirmer en quoi l’art nous implique, nous concerne. Pour se sentir de nouveau concerné.

Il nous semble que chaque année, c’est ce qui réunit une équipe de près de deux cents personnes, dont une majorité de bénévoles, qui travaillent à proposer un espace où de la transmission serait à l’œuvre, un lieu où l’on viendrait se ressourcer.

Dans la continuité de cette mobilisation et de cette urgence qui devraient devenir permanentes, nous avons imaginé des explorations, des passages, des déploiements pour interroger l’origine des images et leur transmission, la place et le statut de l’artiste.

Des premières traces rupestres jusqu'aux images cinématographiques : remonter à l’origine de l’image, repenser le cinéma depuis ces antiques productions de signes visuels et le resituer dans la généalogie des questionnements sur l’image, afin d’interroger son mystère et son pouvoir au sein de la société des hommes. Mais penser aussi, parallèlement, son pouvoir plus intime sur un individu ; le lien de fascination, d’amour, de filiation même, entre un film et son spectateur. La possibilité d’un film à se faire monde. Comment alors nommer ce lien, comment le transmettre ? Tenir donc ensemble ces deux bouts du phénomène de l’image : son origine – le geste et le désir dont elle naît – et son devenir, pour un regard et pour une pensée.

Jean-Marie Barbe, Pascale Paulat, Christophe Postic


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