Nuit de la radio Scam/Ina  (grille programme)

Les Frontières du réel

Une manifestation organisée avec le soutien de Radio France et de l’Association Scam-Vélasquez

Lorsque le 30 octobre 1938, trente-cinq jours après les Accords de Munich et au seuil d’une guerre qui va embraser l’Europe, Orson Welles présente son adaptation pour la radio américaine du roman d’H.G. Wells, La Guerre des mondes, il paraît s’inscrire dans une tradition de deux décennies qui fait du théâtre radiophonique l’un des genres majeurs de ce média dont certains esprits pensent qu’il va devenir un art.

Mais il utilise alors une esthétique et un mode de construction du récit qui rompent avec ses tentatives précédentes. Empruntant au langage du cinéma son mélange de narration romanesque et de dramaturgie théâtrale, dont il deviendra bientôt l’un des maîtres, il crée un étrange effet de réel en dépêchant de "vrais-faux" reporters sur les lieux présumés d’un drame planétaire.

Et cette dix-septième émission de la carrière du Mercury Theater on the air pour CBS est restée la plus célèbre de l’histoire de la radio : ce dimanche- là, avec quelques voix et quelques bruitages, un programme radiophonique fit croire à des milliers d’auditeurs à travers les États-Unis que leur pays avait été envahi par des créatures venues d’une autre planète. Ceux-ci avaient tout simplement manqué le générique, en passant selon une habitude déjà bien établie d’un programme à l’autre. Cofondateur avec Welles du Mercury Theater, John Houseman, dans ses Mémoires publiés en 1972, se souvenait de ces scènes d’exode que la réalité allait bientôt rattraper : "À ce moment, un nombre important d’auditeurs s’étaient mis en quête d’un autre divertissement. Un grand nombre d’entre eux tombèrent sur nous et, quand ils le firent, ils restèrent ! Car, entre-temps, la mystérieuse météorite était tombée à Grovers Mill dans le New Jersey, les Martiens sortaient hors de terre, leurs têtes répugnantes ressemblant à du cuir, et la police d’État du New Jersey était dépêchée sur les lieux. En quelques minutes, dans tous les États-Unis, les gens priaient, pleuraient ou fuyaient frénétiquement pour échapper à la mort que leur réservaient les Martiens."
Un an avant la guerre, Welles avait déjà pressenti comment les pouvoirs totalitaires d’Union soviétique et d’Allemagne feraient de cet outil "un chef-d’œuvre de propagande", grâce à la puissance imaginaire du son radiophonique. Alors que les Américains tiraient encore l’essentiel de leurs informations des journaux parlés, que les nouvelles techniques de reportage en direct se développaient, l’émission de Welles – comme il le fera juste après au cinéma pour l’ouverture de Citizen Kane en imitant chacun des aspects de ces nouvelles techniques – imposa une réalité plus forte que la fiction même.

S’il est resté le plus connu, Welles n’était pourtant pas le premier dans l’art "involontaire" de la manipulation, puisqu’en 1924, une aventure similaire avait entraîné la fiction radiophonique sur les océans du naufrage. Le 21 octobre 1924, les sans-filistes qui avaient réglé vers 18h15 leur récepteur à galène ou à lampes sur la longueur d’onde de Radio Paris (1780 m) entendirent, scandées par des signaux lointains de télégraphie en morse, d’affreuses scènes de naufrage. L’émoi fut tel pour ce qui n’était en réalité que la répétition d’un "radio-scénario" – Maremoto de Gabriel Germinet, répétition pour laquelle l’antenne émettrice était malencontreusement restée branchée – que le ministère de la Marine signifia par l’administration des PTT à Radio Paris que, "Pour la sécurité de la vie en mer ainsi que pour le bon ordre de la tranquillité de la vie publique, il y avait un intérêt capital à interdire le radio-scénario intitulé Maremoto." Et qu’"en outre, il vaudrait beaucoup mieux, au point de vue de l’encombrement de l’atmosphère et au point de vue du perfectionnement des procédés de modulation, que les postes de radio-diffusion transmettent des auditions musicales plutôt que des décors de bruit."

Dans Théâtre radiophonique, mode nouveau d’expression artistique (1935), Germinet se fera le pionnier de ces "décors de bruit", propres "à engendrer des impressions semblables à celles du rêve, si saisissant de vérité."

Après le conflit, poètes et artistes peuvent d’autant plus croire au pouvoir de la radio que celle-ci est sortie transformée de la guerre : plus légère, plus mobile, plus musicale aussi, elle va quitter les studios et partir à la rencontre du monde.

De cette foi dans un art radiophonique, naîtra en France, autour de Jean Tardieu et Pierre Schaeffer, le mythique Club d’essai où de nombreuses tentatives formelles verront le jour. La fiction y lorgne désormais du côté du réel, se nourrit d’une nouvelle vague d’auteurs qui abolit les frontières entre création dramatique et techniques du reportage et du documentaire. Jean Thibaudeau fut l’un des plus prolifiques. En 1961, âgé de vingt-cinq ans, il proposait le modèle de son Reportage d’un match international de football dans une réalisation d’Alain Trutat, sur le programme de France III national.
Dans un entretien de 1978, Jacques Tati reconnaissait que "le son est une matière très concrète, assez précise, presque manuelle, comme de la pâte à modeler." Avant d’ajouter : "Et depuis que le cinéma est fait par des littéraires, le son est négligé au profit des dialogues." Le son est bien l’horizon sur lequel Welles pouvait inscrire cette boutade : "L’avantage de la radio, sur le cinéma, c’est qu’à la radio l’écran est plus grand."

La réalité dépasse-t-elle la fiction ? Le son a-t-il sur l’image l’avantage d’offrir des disponibilités particulières aux jeux de l’imagination ? Le programme de cette Nuit de la radio, préparée par les auteurs de la commission du Répertoire sonore de la Scam, en collaboration avec l’Ina, propose un choix de documentaires radiophoniques puisés dans les archives de la phonothèque de l’Ina et des éditions sonores. Les témoignages d’auteurs radiophoniques anciens et nouveaux qui, chacun à leur manière, contribuent à alimenter cet échange entre fiction et réalité, si nous n’enregistrons jamais que l’apparence des êtres et des choses.

Le xxe siècle s’est ouvert sur des œuvres radiophoniques de fiction qui cherchaient à imiter, puis à rendre le réel. Il s’est clôt sur des documentaires lorgnant de plus en plus ouvertement vers la fiction, avec des documentaristes partis sur les traces d’Œdipe, d’Ulysse ou de Don Quichotte. Mais après tout, Welles lui-même ne poursuivit-il pas toute sa vie le rêve d’incarner le héros de Cervantes ?

Martine Kaufmann, Emmanuel Laurentin
Commission du Répertoire sonore de la Scam

 The Frontiers of Reality

Support for this event was provided by Radio France and Association Scam-Vélasquez

On the 30th of October 1938, thirty-five days after the signing of the Munich Agreements and on the threshold of the war that was to ravage Europe, Orson Welles presented his radio adaptation of H.G. Wells' novel, War of the Worlds. Welles' adaptation seemed to be in line with a twenty year-old tradition that had turned radio plays into one of the medium's major genres. At that time, some believed that radio plays would become an art form.

This time, however, Welles used aesthetics and a narrative structure that broke away from his previous work. He borrowed from cinema its mixture of the narrative style of the novel and the dramatic art of the theatre – he became one of the masters of this technique – and created a strange reality by sending out "real" reporters to the scene of the alleged planetary event.

The play, the 17th Mercury Theater on the Air production broadcast by CBS, is the most famous in the history of radio. On that Sunday, using just a few voices and a few sound effects, a radio programme had thousands of listeners throughout the United States believing that their country had been invaded. Because of a habit that was practised even then, switching around from one programme to another, these listeners had simply missed the credits. John Houseman, co-fonder, along with Welles of the Mercury Theater, described in his memoirs, published in 1972, the scenes of people fleeing that were followed by real scenes of people fleeing. He described how many listeners had started looking for another programme, at the same point in time, and many of them tuned in to the Mercury Theater programme and stayed there. By that time the mysterious meteor had fallen in Grovers Mill, New Jersey and the Martians were starting to come out of the ground, their repugnant heads looking like leather. The New Jersey police was already on site. Houseman described how in the lapse of a few minutes, people all over the United States were praying, crying or desperately trying to escape the death the Martians had in store for them.

A year before the war started, Welles had already predicted how the totalitarian regimes of the Soviet Union and Germany would use this tool, "a masterpiece for propaganda", because of the powerful effects radio had on the imagination. At a time when Americans got most of their news from the radio and live news reporting was emerging, Welles' programme imitated every aspect of the new news reporting techniques –he later did the same thing on film for the opening of Citizen Kane– and in doing so he created a reality that was stronger than fiction itself.

While Welles may be the most famous practitioner of the art of "involuntary" manipulation, he was not the first. In 1924, a similar play dragged radio into the midst of a sinking ship. On the 24th of October 1924, those wireless listeners who had tuned their galena or tube receivers to Radio Paris (1780 m) at around 6:15 pm heard the scenes of a terrible shipwreck, interspersed with the distant sounds of Morse code. Despite the fact that the broadcast was nothing more than the rehearsal – the station had forgot to sign off the air – of the radio play Maremoto, written by Gabriel Germinet, it caused so much commotion that the French Ministry of the Navy recommended to Radio Paris in a communication to the Post, Telegraph and Telephone administration that, "For the safety of life at sea as well as public order and peace, it would be in everyone's interest to ban the radio play entitled Maremoto."
The communication went on to say that "it would be best, considering the crowding of the air waves and the progress made in modulation processes, that radio stations broadcast musical
programmes rather sound effects."

In his book, Théâtre radiophonique, mode nouveau d'expression artistique, (Radio Theatre: A New Form of Artistic Expression, 1935), Germinet sees himself as the pioneer of sound effects "creating impressions similar to those of dreams, filled with a feeling of reality."

The radio came out of the war transformed and artists had all the more reason to believe in the power of radio. Radio technology was lighter, easier to transport and more musical. Radio left the sound studio and went out to meet the world.

That encounter led to a new radio art form developed in France by Jean Tardieu and Pierre Schaeffer and the famous Club d'essai (Experimental Club), where new forms were developed. Fiction turned to reality and was nourished by a new wave of writers who did away with the borders that separate drama, news reporting and the documentary. Jean Thibaudeau was one of the most prolific writers in the lot. In 1961, at the age of 25, he presented his model for Reportage d'un match international de football (Report on an International Football Match), directed by Alain Trutat, on the national radio station France III.
In a 1978 interview, Jacques Tati admitted that "sound is a very real medium, very precise, almost manual, like clay." He continued with, "when writers started making films, they neglected sound and gave more importance to dialogues." Sound was certainly part of the picture in Welles' mind when he said that "the advantage that radio had over film is that with radio the screen is bigger."

Does reality surpass fiction? Does sound open the imagination more than images do? The programme for Radio Night was prepared by the authors of the Sound Repertoire Commission at the Scam in collaboration with Ina. The programme is comprised of archives, radio documentaries and programmes selected from the Sound Library at Ina. Radio writers, new and old, contribute in their own special way to this exchange between fiction and reality. Bear in mind that we only record how things and people appear.

The 20th century was propitious for works of fiction for the radio that sought to imitate and later render reality. The programme ends with documentaries that increasingly lean towards fiction, with documentary writers who set off in search of Oedipus, Ulysses or Don Quixote. Did not Welles himself spend all of his life dreaming of portraying Cervantes' hero?

Martine Kaufmann, Emmanuel Laurentin
The Scam Sound Repertoire Commission

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Au programme

Reportage d’un match international de football
Extrait de 6 minutes 29 secondes.
De Jean Thibaudeau et Alain Trutat. Diffusée le 8 novembre 1961 sur le programme de France III national.

Plate-forme 70, Plate-forme utopique
Extrait de 10 minutes 36 secondes. De Perrine Kervran et Véronique Lamandour. Diffusée le 11 mars 2002 sur France Culture dans le cadre de La Fabrique de l’Histoire.

Titanic, témoignages des survivants (1915-1999)
Extrait de 2 minutes 12 secondes.
De José Sourillan. Éditions Frémeaux et associés, Institut des archives sonores, avec le soutien de Radio France.

Le Naufrage : de la réalité à l’imaginaire, IV
Les Perfections du désastre
Extrait de 19 minutes 41 secondes. De Jérôme Douai et Hélène Pommier. Diffusée le 26 janvier 1990 sur France Culture dans le cadre des Nuits magnétiques.

Marguerite Duras et la parole des autres
Entretiens radiophoniques (archives de l’Ina). Extrait de 2 minutes 39 secondes. De Jean-Marc Turine. Éditions Ina, Frémeaux et associés.

Le Cinéma de David Lynch
Extrait de 13 minutes. De Souad Kettani, Christine Berlamont, Nathalie Fado et Jehan Richard Dufour. Diffusée le 22 juillet 1997 sur France Culture dans le cadre des Mardis du cinéma.

Recherche Don Quichotte, désespérément
Extrait de 10 minutes.
De Sylvie Gasteau, Anne Fleury, Gilles Gallinaro, Monique Burguière et Fabien Aubère. Diffusée en juillet et août 2001 sur France Culture.

Le Faux-frère, contre-enquête à Ithaque
Extrait de 22 minutes 14 secondes. De Michel Pomarède et Vincent Decque. Diffusée le 18 février 1999 sur France Culture dans le cadre des Nuits magnétiques.

Les Rêves perdus de Blaise Cendrars
Extrait de 10 minutes 22 secondes. De Louis Mollion, Albert Riera et Étienne Berry, avec la participation de Blaise Cendrars. Diffusée le 19 mai 1953 sur le Programme national dans le cadre de la série Le Bureau des rêves perdus.

Cœur de fer : rêves de gare
Extrait de 10 minutes. Série de François Pierre et Marie-France Nussbaum. Diffusée le 19 janvier 1996 sur France Culture dans le cadre des Nuits magnétiques.

Trompe l’œil – Trompe l’oreille : paysage sonore à Venise
Extrait de 18 minutes 26 secondes. De Francesca Piolot et Christine Robert. Première émission d’une série de quatre, diffusée le 9 mai 1989 sur France Culture dans le cadre des Nuits magnétiques.

La Main ouverte : une rencontre avec Iannis Xenakis
Extrait de 10 minutes 46 secondes. Série de Brigitte Massin et Léone Castagné. Diffusée le 7 janvier 1977 sur France Culture.

Quatre Villes imaginaires ou réelles, IV
Olonne, une ville imaginaire
Extrait de 13 minutes 30 secondes. De Jean-Christophe Bailly et Christine Robert. Diffusée le 24 février 1989 sur France Culture dans le cadre des Nuits magnétiques.


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