John Berger  (grille programme)

John Berger est l’hôte de ce jour et, puisque le mot vaut pour celui qui accueille comme pour celui qui est accueilli, gardons son double sens. Il est l’hôte qui nous entraîne dans quelques-uns des films qu’il a écrits, accompagnés, voire interprétés. Comme pour ses travaux de peintre et d’écrivain, à chaque fois, sa place est celle d’un ami qui nous donne à penser le monde. Voici, en guise d’introduction, quelques lignes extraites de Fidèle au rendez-vous édité en 1996.

"Les histoires que nous racontent les films, nous l’avons vu, nous placent inévitablement dans un Ailleurs, où nous ne pouvons nous sentir chez nous. Une fois de plus, la comparaison avec la télévision est révélatrice. La télévision vise un spectateur qui est chez lui. Les séries et feuilletons télévisés se fondent tous sur l’idée d’un chez soi qui n’est pas chez soi. Au cinéma, au contraire, nous sommes des voyageurs. Les protagonistes nous sont étrangers. Il est peut-être difficile de l’admettre, parce que nous voyons souvent ces étrangers dans leurs moments de plus grande intimité et qu’il nous arrive souvent d’être profondément émus par leur histoire. Et pourtant, aucun personnage de cinéma ne nous est connu comme nous connaissons, par exemple, Julien Sorel ou Macbeth, Natacha Rostova ou Tristram Shandy. Il nous est impossible de les connaître, car la méthode narrative du cinéma implique que nous ne pouvons que les rencontrer, et non vivre avec eux. Nous les rencontrons dans un ciel où personne ne peut séjourner.
Comment le cinéma surmonte-t-il ce handicap et accède-t-il au pouvoir qui est le sien ? Il le fait en célébrant ce que nous avons en commun, ce que nous partageons. Le cinéma aspire à aller au-delà de l’individu.
Pensez à Citizen Kane, l’individualiste par excellence. Au début du film, il meurt et le film essaie de rassembler les éléments du mystère de sa vie et de comprendre qui il a vraiment été. On apprend que c’était une personnalité à multiples facettes. Mais si elle finit par nous émouvoir, c’est parce que le film révèle que, d’une certaine manière, Kane aurait pu être un homme comme vous et moi. Tout au long du film, l’individualité du héros se dissout. Citizen Kane devient notre concitoyen." […]
"Dans Les Rues chaudes de Martin Scorsese, une bande de copains du quartier dressent tous les jours des abris de fortune contre les flammes. Ces flammes sont celles de l’enfer. Les abris sont multiples : grosses plaisanteries, tirs en rafales, bouteilles de whisky, souvenirs d’innocence, l’aubaine de cent dollars, une chemise neuve. Catholiques italiens vivant à New York, ils ont entendu parler de Jésus, mais ici, dans les bas quartiers de l’East Side, il n’y a pas de rédemption ; tout le monde vit aux crochets de tout le monde, s’efforçant de ne pas sombrer dans le gouffre de la misère. Charlie est le seul qui soit capable de cette connerie qu’est la pitié, bien qu’il ne puisse sauver personne. S’éloignant du lieu d’une rixe, une de plus, il dit à haute voix : "Je sais que ça n’a pas été bien ce soir, Seigneur, mais je fais de mon mieux." Et, à cet instant, enfoui dans la saleté de Manhattan, il devient l’enfant repenti qui sommeille en chacun de nous et une âme dans L’Enfer de Dante, Dante dont la vision de l’enfer s’est modelée sur les cités qu’il connaissait.
Ce qui est sauvé par le cinéma quand il atteint au grand art, c’est le lien spontané qu’il établit entre tous les êtres humains. Ce n’est pas l’art des princes ou de la bourgeoisie. C’est un art populaire, vagabond. Dans le ciel du cinéma, les gens apprennent ce qu’ils auraient pu être et découvrent ce qui leur appartient en dehors de la seule vie qu’ils possèdent. Son sujet essentiel, dans notre siècle de disparitions, c’est l’âme, à qui il offre un refuge universel. C’est là, je crois, la clef de la nostalgie du cinéma et de l’attrait qu’il suscite."

Extrait de Fidèle au rendez-vous, 1996, Éd. Champ Vallon
Chapitre : Ev’ry Time we say goodbye

 Kevin Brownlow

John Berger is the host and the guest of the day as the terms apply both to the one who invites and who is invited. We might well keep this double meaning. He is the host for he takes us through some of the films he has written, accompanied, or even acted in. As for his work as a painter or writer, each time he creates, he places himself in the position of a friend who allows us to think the world. Here, as an introduction, are a few lines drawn from Keeping a Rendez-Vous, published in 1992.

"Film stories, as we have seen, inevitably place us in an Elsewhere, where we cannot be at home. Once again the contrast with television is revealing. TV focuses on its audience being at home. Its serials and soap operas are all based on the idea of a home from home. In the cinema, by contrast, we are travellers. The protagonists are strangers to us. It may be hard to believe this, since we often see these strangers at their most intimate moments, and since we may be profoundly moved by their story. Yet no individual character in a film do we know—as we know, say, Julien Sorel, or Macbeth, Natasha Rostova, or Tristram Shandy. We cannot get to know them, for the cinema’s narrative method means that we can only encounter them, not live with them. We meet in a sky where nobody can stay.
How then does the cinema overcome this limitation to attain its special power? It does so by celebrating what we have in common, what we share. The cinema longs to go beyond individuality.
Think of Citizen Kane, an arch individualist. At the beginning of the story he dies, and the film tries to put together the puzzle of who he really was. It turns out that he was multiple. If we are eventually moved by him, it is because the film reveals that somewhere Kane might have been a man like any other. As the film develops, it dissolves his individuality. Citizen Kane becomes a co-citizen with us." […]
"In the Mean Streets of Martin Scorsese, a gang of neighbourhood friends put up daily, makeshift shelters against the flames. They do this separately and together. The flames are those of hell. The shelters are: wisecracks, shoot-outs, whiskeys, memories of innocence, a windfall of a hundred bucks, a new shirt. New York Italians Catholics, they know about Jesus, but here, on the Lower East Side, there is no redemption; everyone is on the back of everyone, trying not to sink down into the pit. Charlie is the only one capable of bullshit pity, though he can save nobody. Driving away from yet another fight, he says out loud: "I know things haven’t gone well tonight, Lord, but I’m trying." And, in that instant, which is buried in the shit of Manhattan, he becomes the repentant child in all of us and a soul in Dante’s Hell—Dante, whose vision of the Inferno was modelled after the cities he knew in this time.
What is saved in the cinema when it achieves art is a spontaneous continuity with all of mankind. It is not an art of the princes or of the bourgeoisie. It is popular and vagrant. In the sky of the cinema people learn what they might have been and discover what belongs to them apart from their single lives. Its essential subject—in our century of disappearances—is the soul, to which it offers a global refuge. This, I believe, is the key to its longing and its appeal."

Extract of Keeping a Rendez-Vous, 1992, Ed. Champ Vallon
Chapter: Ev'ry Time we say goodbye

    Invités :
- John Berger,
- Michael Dibb,
- Gilles Perret

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Mardi 20 août 2002
10h00 - Salle 2

Trois Frères pour une vie
de Gilles Perret (52')
Once upon a time
de Michael Dibb, Christopher Rawlence (55')
107' de projection.
Débat à l'issue de la séance.

Mardi 20 août 2002
14h30 - Salle 2

Épisode 1
(Série : Ways of seeing)

de Michael Dibb (30')
Épisode 2
(Série : Ways of seeing)

de Michael Dibb (28')
Épisode 4
(Série : Ways of seeing)

de Michael Dibb (26')
The Spectre of Hope
de Paul Carlin (52')
136' de projection.
Débat à l'issue de la séance.

Mardi 20 août 2002
21h00 - Salle 1

Le Milieu du monde
de Alain Tanner (112')
112' de projection.
Débat à l'issue de la séance.


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