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La Route du Doc - Documentaires américains (grille programme) Ce qui frappe demblée après la vision dune partie de la production documentaire récente des États-Unis, cest lincroyable décontraction du style, labsence totale de toute inhibition esthétique, de toute crainte daller vers lémotion brute et de se laisser aller aux grands appels romanesques quun sujet pourrait susciter. Que le corollaire de cette souveraine décontraction soit trop souvent la recherche deffets gratuits, voire la vacuité démagogique de la forme, ne différencie dès lors guère le documentaire des fictions de grands studios. Comme le blockbuster hollywoodien, le documentaire américain a son moule bien pré-établi : le portrait, qui se doit de traiter dêtres marginaux, rejetés, différents, dont on va sacharner à démontrer que ce sont, comme nous, des êtres humains eux aussi ! "Lautre" nest acceptable que sil nous ressemble, et la marginalité plus accommodante que la minorité, aux implications trop politiques pour la frilosité de bien des diffuseurs nest que trop rarement traitée pour elle-même, mais plutôt en tant quon peut la tirer vers du semblable, la récupérer au profit de son inverse (la norme télévisuelle), dans un côté "rassurons le petit peuple" assez nauséeux. Le plus éprouvant, cest quavec la démocratisation de la vidéo numérique, ce phénomène saccentue encore : nimporte qui peut prendre sa caméra pour filmer son ami malade ou prostitué, son cousin nain et SDF ou son voisin analphabète, dans une empathie totale, une volonté de prendre sa défense qui ne laisse aucune place à une quelconque distance. On filme désormais uniquement de lintérieur : au diable laltérité, le travail dapproche et dapprivoisement, au diable la rencontre dont le film pourrait porter lempreinte, puisquon sest déjà rencontré. Il ne sagit plus daller voir ailleurs pour se confronter à un certain inexplicable mais, dans un souci inattaquable, de défendre à tout prix la personne "incriminée" (de quoi, au juste ? Cest ce quaucun film ne se risque à dire vraiment, faute dun hors champ explicite). Témoin la figure de style omniprésente de ces films : linterview hors contexte du personnage, assis dans un fauteuil confortable (parfois, tiens, sur une jolie pelouse), où celui-ci fait la promotion du sujet du film (cest-à-dire lui-même), ce qui permet au film dassurer à son tour sa propre publicité : en coupant les personnages de leur environnement, on les protège ainsi de toute possibilité de contradiction, de tout effet de réel trop encombrant, et on les idéalise à bon compte. En outre, on ne nous vend pas seulement les personnages sur leur ressemblance hypothétique avec nous, spectateurs normalement constitués, on les vend sur leur souffrance : plus celle-ci est spectaculaire et appuyée, plus il leur sera pardonné. Ce qui, non content de reposer sur une morale du rachat bien répandue mais pour le moins douteuse, participe encore de cette empathie hystérique qui lie filmeurs et filmés : grand défilé de séquences lacrymales, nappes de musique sur la moindre larme, aucun procédé nest assez fort pour émouvoir le (télé)spectateur. Doù limpression générale dune galerie de personnages excessifs, "bigger than life", portant haut et fort les couleurs dune Amérique démocratique et tolérante, mais dont la tolérance se borne à engloutir la marge réfractaire, à lui ôter sa part dombre et son irréductibilité pour en faire les otages dune mise en scène qui sapparente plus à du proxénétisme vendre à tout prix son personnage quà un véritable point de vue. On comprend que MTV se lance dans la production de documentaires : le clip devient la référence absolue, tant dans la volonté defficacité permanente montage surexcité, prologues en forme de bande-annonce, passages intempestifs du noir et blanc à la couleur, et du ralenti au flou poétique que dans son objectif principal : la vente (dun disque, dune personne). Quimporte le moyen pourvu quon ait la fin : cette façon de traiter son sujet en fonction de lémotion qui en découlera a, malgré tout, son pendant positif. Pas de morale du travelling ni de montage interdit, certes (est-ce une question de génération ou bien nont-ils tout simplement jamais traversé lAtlantique ?), mais une manière doser le grandiose, de tailler sur mesure de grands rôles au quidam le plus anonyme, et un manteau du plus beau velours à la réalité, qui ne laisse pas indifférent. Regarder le monde à travers ses possibilités à incarner un discours ou une image prédéterminés, ce nest pas uniquement vouloir à tout prix en refuser la part hasardeuse, cest aussi en révéler la coïncidence avec nos romans, personnels ou culturels : ce nest pas le monde qui vient à nous pour dessiller notre regard, mais nous qui allons au monde pour y chercher un réel à notre image (conforme à notre imaginaire) et vérifier ainsi notre appartenance à une même dimension de la réalité. Doù la force de certains films : savoir passer ainsi du stéréotype au mythe, de lindividu lambda à son semblable inscrit en nous de toute éternité. Une visite au festival de Double Take, qui est en passe de devenir lun des principaux rendez-vous du film documentaire aux États-Unis, a permis de le constater. Ce savoir-faire sexprime de prime abord dans la capacité à organiser les récits de manière dense et romanesque : par la seule efficacité de la construction narrative, les déboires de deux jeunes yuppies pour créer leur entreprise, dans Startup.com, se changent en lutte fratricide universelle. Tout va au sentiment : le réel est bien souvent sacrifié, mais quimporte puisque ce nest pas son empreinte quon cherche à transmettre, mais bien sa sensation. Le travail sur le son est exemplaire de cette démarche : dans un film comme Hybrid, la majeure partie de ce qui se donne pour du son dambiance ou direct est retravaillée, repensée, le son est autant rêvé que limage. Ce nest pas parce quon est dans du documentaire que le réel doit être réel : si lidée nest pas neuve, force est de constater que les documentaristes américains ne se contentent pas du précepte (comme un peu trop chez nous), ils lappliquent à tous les niveaux de leur travail. Dans Unfinished Symphony, la construction du récit se fait même entièrement en fonction de la bande-son, une uvre de Gorecki, utilisée en intégralité et de façon ininterrompue, structurant le film en autant de chapitres quelle a de mouvements. Au carrefour du son et de la musique, Sing faster crée ainsi une architecture sonore grandiose, en mélangeant la musique de Wagner qui se joue sur scène, aux transmissions radio des techniciens de plateau. Cette esthétisation nest cependant pas un masque qui éviterait de se regarder soi-même trop crûment : dOpen Outcry, qui traite des apprentis traders à Chicago, à Lalees Kin, qui suit les déboires dune grand-mère noire dans le Mississippi, des gagnants aux perdants et du Nord au Sud, certains films savent encore tendre à leur pays un miroir de linjustice économique et sociale qui le secoue de part en part. Il arrive même que ce miroir se retourne sur la propre démarche du documentariste, comme dans Stranger with a camera, qui interroge la légitimité du cinéaste à fonder son métier sur lutilisation systématique de la misère sociale, quand bien même cest pour la dénoncer. Gaël Lépingle
What most immediately stands out after screening a part of recent American documentary production is the incredibly relaxed attitude to style, the total absence of any aesthetic inhibition, any fear of aiming straight at the emotions and grand scale melodrama that a subject may offer. The corollary of this indifference is too often a search for cheap effects, indeed a tendency to demagogic formal vacuity which means that theres little difference between documentary and the major studios fiction production. Like the Hollywood blockbuster, American documentary is cast in pre-established moulds : the portrait dealing with the marginal, the excluded, the different and through which the film will struggle to demonstrate that, like us, they too are human beings ! "The other" is only acceptable if she or he resembles us and marginals easier to handle than minorities which raise political implications too powerful for the caution of most broadcasters are only rarely dealt with in and of themselves. Rather, they are of interest only to the extent that they can be drawn towards the similar, the recognisable, recycled to the profit of their opposites (televisions standard characters) in a propagandistic (and nauseating) concern "not to worry the masses". The most discouraging thing is that with the democratisation of DV, this trend has become even more marked. Anybody can pick up a camera to film their sick friend, neighbourly prostitute, dwarf cousin, local bum or illiterate roommate, in total empathy, with the desire to take their defense in an attitude which excludes all possible distance. Films are only made from the interior : out with difference, with a work of approach, of making acquaintance, out with any meeting of which the film could bear the trace, because the meeting has always taken place long before. Documentary is no longer about going elsewhere to confront something inexplicable or which needs explanation. Now, everything is filmed in an absolutely politically correct desire to defend at all costs the accused (of what, exactly ? This is the question no film dares ask, given the lack of any explicit space outside the frame). As evidence we can cite the ubiquitous scene recurring in all these films, the out-of-context interview of the central character, seated in a comfortable armchair or, why not, on a well groomed lawn where he or she can promote the films subject (themselves) allowing the film to produce its own publicity. By cutting the characters off from their environment, they are protected from all contradiction, from any too cumbersome effect of reality and they can be idealised at little cost. Furthermore, these characters are sold not only on the basis of their hypothetical resemblance to us, normal constituted televiewers, they are sold on their suffering. The more this is spectacularly highlighted, the more they will be pardoned. The end justifies the means. This way of handling a subject to draw every last ounce of emotion has, in spite of everything, its positive side. Certainly problems of style never seem to cause moral concern (is it a question of generation or have they just never crossed the Atlantic ?), but these films demonstrate a grandiose ambition, a capacity to drape anonymous individuals in the clothes of great roles, a way of heightening the dramatic impact of reality which cannot leave the spectator indifferent. Looking at the world through its possibilities to incarnate a predetermined discourse or image does not only mean refusing any element of risk, it also means revealing realitys coincidence with the personal or cultural novels playing out in our minds. The world does not approach us forcing us to open our eyes, rather we go out in the world looking for a Real in our image (obeying our imagination) and thus confirming our belonging to the same dimension of reality. This explains the force of some of these films : managing the transition from stereotype to myth, from the anonymous individual to the similar figure inscribed within us for all eternity. These are the conclusions drawn from a visit to the Double Take Festival, on its way to becoming one of the main documentary venues in the USA. This craftsmanship is first expressed as a way of organising narrative in a dense, novel-like fashion. Startup.com uses an effectively dramatic narrative structure to transform the unhappy accidents of two yuppies out to create their own company into a universal struggle of fratricide. Everything is geared to producing feeling, the Real is often sacrificed but who cares, since the filmmakers are not after its trace but its sensation. Work on sound also signals this approach. In a film like Hybrid, most of what comes over as ambiance or direct sound has been reworked, rethought. The sound is as much a dream as the image. Creating documentary doesnt mean that reality must be real : certainly, the idea is not new but we are obliged to note that American filmmakers do not simply accept the principle (like too many of us over here), but apply it at every level of their work. In Unfinished Symphony, the narrative structure is entirely constructed on the basis of the soundtrack, a work by Gorecki used in its entirety and uninterrupted, structuring the film in as many chapters as there are movements. At the junction of sound and music, Sing faster creates a grandiose architectural structure, mixing the music of Wagner played on stage with the radio transmissions of the stage technicians. This aesthetisation is not uniquely a mask impeding any too close self examination. From Open Outcry, dealing with apprentice traders in Chicago, to Lalees Kin about the unhappy experiences of a black grandmother in Mississippi, from the winners to the losers of the North and the South, some films still turn a mirror to the economic and social injustice which ravages the country. With time, American documentary seems to be becoming conscious of the fact that it is not only retracing the history of the USA but that it has itself a history, its own History, which it must reclaim if it is not to drown in the mass of television reporting. In this vein, The Sunshine shows a distance in its approach, a grainy texture which recalls films of the 70s, a cinema which could take its time and integrate a critique of its own method (the hotel shot by the filmmaker is visited at the same time by tourists, holding up a mirror to the objectivising approach of the director). Also Look Back Dont Look Back by two film students which is less about Dylan than about the film Pennebaker made on him, retracing the filmmakers steps and finally finding its own justification, its true question : how can we, still today, do cinema without connecting with its memory, how can we position ourselves within a chosen heritage and manage to find our own place ? Gaël Lépingle |
Au programme 21h00 - Salle 4 Open Outcry de Jon Else (56') Sing faster de Jon Else (55') 111' de projection. Mercredi 22 août 2001 10h00 - Salle 4 Lalee’s Kin : the legacy of cotton de Susan Froemke, Deborah Dickson, Albert Maysles (88') Raise the Dead de James Rutenbeck (53') 141' de projection. Mercredi 22 août 2001 14h30 - Salle 4 Look Back Don’t Look Back de Randy Bell, Jusin Rice (30') The Target shoots first de Chris Wilcha (71') Startup.com de Chris Hegedus, Jehane Noujaim (96') 197' de projection. Mercredi 22 août 2001 21h00 - Salle 4 The March de Abraham Ravett (25') Searching de Vivian Bowman Edwards (13') Unfinished Symphony de Bestor Cram, Mike Majoros (59') 97' de projection. Jeudi 23 août 2001 10h00 - Salle 4 The Bridge Man de Noriko Takabishi (5') Airtime Rights de Stephen Hutchinson (20') Hybrid de Monteith McCollum (92') 117' de projection. Jeudi 23 août 2001 14h30 - Salle 4 The Sunshine de Phil Bertensen (30') Benjamin Smoke de Jem Cohen, Peter Sillen (80') Stranger with a camera de Elizabeth Barret (60') 170' de projection. Jeudi 23 août 2001 21h00 - Salle 4 Dolly de Annie Howell (7') Robodog de Tim Bieber (6') Panic Attack de Brett Ingram (13') Spectres of the Spectrum (Les Spectres du spectre) de Craig Baldwin (92') 118' de projection. Vendredi 24 août 2001 10h00 - Salle 4 Open Outcry de Jon Else (56') Startup.com de Chris Hegedus, Jehane Noujaim (96') 152' de projection. Vendredi 24 août 2001 14h30 - Salle 4 The Bridge Man de Noriko Takabishi (5') Hybrid de Monteith McCollum (92') Benjamin Smoke de Jem Cohen, Peter Sillen (80') 177' de projection. Vendredi 24 août 2001 21h00 - Salle 4 Sing faster de Jon Else (55') Unfinished Symphony de Bestor Cram, Mike Majoros (59') 114' de projection. Tous les films d'un coup d'oeil Coordination : Intervenants : Remerciements au Double Take Film Festival de Durham (Caroline du Nord) et à Karen Cirillo. |
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