La Pensée filmée  (grille programme)

Comment filmer l’exercice de la pensée ?
Quel dispositif cinématographique mettre en jeu face à l’élaboration d’une réflexion d’ensemble, à un système du monde ? Comment écouter, comment demander, comment répondre à celui, philosophe, historien, anthropologue, sociologue, physicien… qui s’aventure à exposer ses idées en présence d’une caméra et d’un microphone, machines imposées ? Ces questions sont moins liées au désir ou à la volonté de transmettre, qu’à la situation de transmission elle-même : le "public" n’est plus une catégorie identifiable (étudiants, etc.) et même si caméra et micro, machines et techniciens jouent leur rôle de médiation, il s’agit d’une médiation, si l’on peut dire, sans adresse précise. Ceux qui seront les destinataires de l’énoncé ne sont pas connus de l’énonciateur, forcé de parler selon une écoute imaginaire.

Quand la télévision, dans la visée didactique que l’on aimerait encore pouvoir lui accorder, s’est engagée dans la production de séries dont l’enjeu était de filmer la pensée vivante – désir de mémoire, d’archivage, d’apprentissage –, elle rencontre les questions de l’adresse et s’en trouve plus ou moins embarrassée. Filmer un cours ou une conférence permet d’éluder la question : les élèves ou les auditeurs seront les relais du téléspectateur dont la place n’aura pas à être élaborée davantage. D’autres fois, la présence d’un interlocuteur (plus ou moins actif) permet à la parole de se développer selon une écoute identifiable, et le
spectateur est invité à accompagner cette écoute, à y assister en témoin : nous entrons déjà, par ce dispositif minimal, dans la logique d’une mise en scène de la pensée vivante. Mais il peut s’agir aussi d’un débat filmé, de la confrontation d’une pensée à une autre, d’un auteur à un exégète, d’un maître à un disciple. Il est arrivé enfin que celui dont la pensée est l’objet (du désir) du film soit directement associé à la conception et à la réalisation de ce film.

Le programme proposé présente un échantillon significatif de ces différentes situations, certes limité quant aux penseurs rencontrés et partiel dans les questions abordées.

Puisés dans les 40 ans de production audiovisuelle, les films peuvent appartenir à de prestigieuses séries de télévision comme Un certain regard et Océaniques des idées, être issus de fonds à vocation purement pédagogique, films d’auteurs ou simplement réalisés dans un souci patrimonial.

Sans hiérarchisation et sans volonté de thématisation, ces deux journées de projections n’ont d’autres ambitions, à partir d’intégrales et quelques fois d’extraits, que d’organiser et de nourrir la réflexion.

Ainsi, la première matinée est consacrée à l’exposé, à travers des dispositifs simples avec ou sans médiateur, de quelques-uns des travaux de Michel Foucault, Hannah Arendt et Paul Ricœur après que Georges Canguilhem et Jean Hyppolite, dans un rapide échange, aient posé la question essentielle : Philosophie et Vérité.

Puis l’intérêt particulier porté par Jacques Derrida au cinéma – sa présence à Lussas en est un témoignage supplémentaire – permet d’illustrer de façon éloquente la problématique de
l’atelier avec trois films très différents auxquels il a participé en tant que sujet, acteur et coauteur.

Voir et revoir les incunables que sont Bachelard parmi nous de Jean-Claude Bringuier et Hubert Knapp et Jacques Lacan : psychanalyse 1 de Benoît Jacquot constituent un passage obligé pour éclairer la question de la pensée filmée.

Pour ouvrir la seconde journée, trois "films de dialogues", trois combats singuliers où les arguments se bousculent, apportant la preuve de l’efficacité de cette mise en scène pour saisir la pensée dans son mouvement.

Et pour approfondir et prolonger la discussion I comme idée de L’Abécédaire de Deleuze et le dialogue en miroir organisé par Philippe Collin autour de Claude Lévi-Strauss.

Claude Guisard

 Filming thought
How can we film thinking ? What cinematic strategy can be devised to deal with the elaboration of systematic thought, a worldview ? How can we listen to, question or respond to the individual, be they a philosopher, historian, anthropologist, sociologist, physicist or mathematician, who risks laying out his ideas before a camera and a microphone, those forcefully intrusive instruments ? These questions refer less to the desire or will to transmit, than to the situation of transmission itself. The "audience" is not an identifiable category (students, etc.) and even if camera and mike, equipment and crew fill their role as mediators, they are mediators mediating, so as to speak, to no fixed addressee. The addressees of the speech are unknown to the speaker, who is forced to speak to an imaginary listener.

When television, pursuing the didactic function some of us would still like to see it fulfill, started producing series whose aim was to film living thought – whether for purposes of memory, archive or learning – it ran up against questions of the address to which it found more or less successful solutions. Filming a conference or a course allows the question to be avoided : the students or auditors are relays for the televiewer whose place requires no further elaboration. At other times, the presence of an interviewer or interlocutor (participating more or less actively) allows the speech to develop in presence of an identifiable listener, and the televiewer is invited to accompany the listener, to attend the session as a witness. This minimal cinematic strategy brings us to a logic involving the mise en scene of living thought. And through this approach, we can also attend a filmed debate, the confrontation of one style of thinking with another, of an author with an interpreter, a master with a disciple. Finally it also happens that the individual whose thought is the object of the film (and its author’s desire) can collaborate directly in its conception and direction.

The programme we propose presents a significant sampling of different situations, though of course limited as to the number of thinkers filmed and partial concerning the questions raised.

Drawn from 40 years of audiovisual production, film can come from prestigious television series like Un certain regard or Océaniques des idées, be drawn from purely educational films, creative documentaries or simple recordings destined for heritage archives.

Without any pretence of ordering or thematical sorting, these two days of projections have no other ambition than to stimulate and nourish reflection based on the screening of some complete films, some excerpts.

The first morning will be devoted to, via simple strategies with or without a mediator, the exposition of the work of Michel Foucault, Hannah Arendt and Paul Ricœur after Georges Canguilhem and Jean Hyppolite in a quick exchange raise the essential question : Philosophy and Truth.

Then reference to the special interest in cinema by Jacques Derrida – his presence in Lussas shows it once again – allows us elequently to illustrate the workshop's field of problems with three very different films in which he participated as subject, actor and co-author.

To see again and again the rare reference works entitled Bacherlard parmi nous by Jean-Claude Bringuier and Hubert Knapp and Jacques Lacan : psychanalyse 1 by Benoît Jacquot is an indispensable way of casting light on the question of filming thought.

To open the second day, three "dialogue films", three highly individual verbal boxing matches where arguments jostle with each other, demonstrating the proof of the effectiveness of this type of direction to catch thought in its movement.

And in order to go deeply into and to prolong the debate, I comme idée from L’Abécédaire de Deleuze and the mirror image dialogue organised by Philippe Collin around Claude Lévi-Strauss.

Claude Guisard

   

Programmation élaborée avec la collaboration de l’INA.

Au programme

Jeudi 23 août 2001
10h00 - Salle 3

Philosophie et Vérité
de Jean Fléchet (49')
Entretien avec Foucault
de Collectif (38')
Hanna Arendt
de Jean-Claude Lubtchansky (45')
Paul Ricœur, Mémoire, Oubli, Histoire
de Stéphane Ginet (58')

Jeudi 23 août 2001
14h30 - Salle 3

D’ailleurs, Derrida
de Safaa Fathy (68')
Jacques Derrida
de Jean-Christophe Rosé (405')
Jacques Derrida : mémoires d’aveugles
de Jean-Paul Fargier (53')
Débat à l'issue de la séance

Jeudi 23 août 2001
21h00 - Salle 1

Bachelard parmi nous
de Hubert Knapp, Jean-Claude Bringuier (78')
Jacques Lacan : psychanalyse 1
de Benoît Jacquot (50')
128' de projection.

Vendredi 24 août 2001
10h00 - Salle 3

Nombres et Neurones
de Benoît Jacquot (45')
René
de Jean-Luc Godard (52')
Le Mythe d’Antigone
de Guy Seligmann (58')
155' de projection.

Vendredi 24 août 2001
14h30 - Salle 2

L’Abécédaire de Gilles Deleuze
de Pierre-André Boutang (16')
Réflexions faites : Claude Lévi-Strauss
de Philippe Collin (55')
Table ronde à l'issue de la séance


Tous les films d'un coup d'oeil

Coordinateur :
Claude Guisard

Intervenants :
Jean-Christophe Bailly (philosophe),
Philippe Collin (réalisateur),
Jean-Louis Comolli (réalisateur),
Jacques Derrida (philosophe),
Jean Narboni (critique, enseignant
cinéma à Paris VIII)
et sous réserve
Marc Augé et Pierre-André Boutang.

I Ardèche Images I