|
Limage : quel profit pour la pensée ? Pierre Legendre (grille programme) À travers ces deux documentaires, nous essayerons de comprendre pourquoi Pierre Legendre est un peu une gloire nationale. Professeur émérite à Paris-I, agrégé de droit romain, directeur d'études à l'École pratique des hautes études en sciences religieuses, juriste et disciple de Freud, il est l'auteur d'une bonne quinzaine d'ouvrages. Il est un peu notre grand protecteur national, celui qui s'oppose avec courage et panache à la reféodalisation planétaire, à la langue de bois de l'optimisme et au repli des États. Mais il n'est pas seulement quelqu'un qui fait front. C'est aussi un grand spécialiste de l'administration, un républicain combatif qui allie la défense du service public, de la mission de l'État au souci de préservation de la jeunesse. Un gardien. Un homme attentif à l'efficience des tabous, aux symboles, aux lieux, aux fonctions. Que veut dire "administrer la France" ? Quel est aujourd'hui le rôle de l'ENA ? se demande-t-il dans ce film. Et de répondre dans une prose mesurée, parfois lyrique, ancrée dans la longue mémoire toujours limpide, forte et admirable : L'ENA reflète où nous en sommes. S'il n'y a plus de nation, pourquoi y aurait-il des fonctionnaires ? Que comprennent les jeunes énarques du monde qui vient ? Y sont-ils préparés ? On se demandera si c'est un père qui parle ou un professeur, ou un prophète. Legendre est tout cela à la fois. Le film met en scène l'idée principale selon laquelle l'obsession de créer indéfiniment des espaces de liberté a tourné à la prison mentale que les experts de la débâcle appellent innocemment "perte des repères". Dans La Fabrique de l'homme occidental, une série de scènes concrétise ce que Pierre Legendre appelle l'anthropologie dogmatique. On suit la préparation du défilé du 14 juillet, un cours de danse à l'Opéra de Paris, le congrès d'une multinationale, une transplantation cardiaque, une réunion d'éducateurs dans un foyer pour jeunes en Belgique, une visite de la salle d'audience du Pape au Vatican l'armée, l'art, le travail, la science, l'éducation, la religion, ou encore le théâtre du pouvoir, l'entreprise, la transmission, Dieu, le corps. Legendre nous confronte avec tout ce qui nous façonne : les rites, les lieux, les emblèmes, les institutions, la parole et les lois. La pierre de touche du film consacré à La Fabrique de l'homme occidental est sans doute l'histoire de l'attentat sanglant du caporal Lortie qui, dans les années 80, a attaqué à la mitraillette l'Assemblée nationale québécoise qui avait, disait-il, le visage de son père. Pierre Legendre, qui commente ces images, expose le mécanisme des institutions humaines et montre la carence paternelle qui engendre la violence et empêche l'homme de sinterroger sur la seule question qu'il ne cessera jamais de se poser : pourquoi vivre ? Tous les textes de Legendre prononcés en voix off invitent à la réflexion, mais l'aspect illustratif des principales séquences imagées aide-t-il vraiment à la compréhension du propos ? On se demandera si l'écart entre le discours abstrait et les scènes imagées participe d'une uvre originale ou désarticule le propos théorique. Comment concevoir l'alliance de l'image et du dire, pour que l'un et l'autre participent d'une pensée en actes ? Antoine Spire
What does "administrate France" mean ? What is the role today of l'ENA (École nationale de l'administration the indispensable passageway to France's political and administrative elite) ? The question can be asked whether the narrator grumbling to us is a father, a professor or a prophet. Legendre is all these at the same time. The film illustrates the principal idea that the obsession of indefinitely creating new spaces of liberty has turned into a mental prison which experts of the disaster innocently call "a loss of orientation". In La Fabrique de l'homme occidental (The Manufacture ofWestern Man), a series of scenes illustrates what Legendre calls"dogmatic anthropology". We follow the rehearsals of the July 14th parade, a ballet course at the Opéra de Paris, the congress of a multinational, a heart transplant, a meeting of youth organisers in a youth hostel in Belgium, a visit of the Pope's audience room in the Vatican the army, art, work, science, education, religion, or else the theatre of power, company, transmission, God, the body. Legendre confronts us with everything that constitutes our make up : the rites, places, emblems, institutions, speech and the laws. The touchstone marking The Manufacture of Western Man is without doubt the story of the machine gun attack by Corporal Lortie who, in the 80s, shot up the Quebec National Assembly because it had, he said, the face of my father. Pierre Legendre who comments on these images, exposes the mechanics of human institutions and shows the paternal absence which gives birth to violence and prevents men from raising the only question which they have never ceased asking : what is there to live for ? All of Legendre's texts narrated in voice over solicit reflection, but do the illustrative treatment of the main image sequences really help understanding of the text ? We can wonder whether the distance between the abstract discourse and scenes in the images creates a truly original work, or simply breaks up its theoretical coherence. How can the alliance of images and words work together so that both participate in the action of stimulating thought ? Antoine Spire |
Au programme Samedi 25 août 2001 10h00 - Salle 1 Miroir d’une nation : l’ENA de Gérald Caillat (83') La Fabrique de l’homme occidental de Gérald Caillat (80') 163' de projection. Débat à l'issue de la séance Samedi 25 août 2001 14h30 - Salle 1 Sartre par lui-même de Alexandre Astruc, Michel Contat (180') 180' de projection. Débat à l'issue de la séance Tous les films d'un coup d'oeil Coordinateur : Intervenant : Yann Lardeau (réalisateur) |
|
|
|
||
|
Limage : quel profit pour la pensée ? Sartre (grille programme) Avec le film d'Alexandre Astruc et Michel Contat sur Sartre, c'est toute la vie et l'uvre de Sartre qui défile. Le mérite de ce documentaire c'est de nous proposer la pensée en marche du philosophe confronté à ses interviewers, à Simone de Beauvoir et à ses compagnons Fernand Pouillon, Pierre Bost, André Gorz et Michel Contat. Un intellectuel s'explique sur sa biographie, sur son accession à la culture, sur son rapport au corps, en justifiant la place des livres et des mots dans son parcours. Subtilement interrogé, Sartre avoue ses rêves de gloire et ses fantasmes de mort. Comment l'idée de liberté a-t-elle pris la place qui est la sienne dans son uvre ? Comment a-t-il éprouvé cette liberté pour la première fois ? De quelle nature fut sa progression philosophique et comment fit-il la découverte d'Husserl ? Pourquoi lui permet-elle d'accéder au concret, d'opposer la sensation à l'image et d'explorer l'imaginaire comme lieu de réalisation de sa liberté ? C'est toute l'identité philosophique de Sartre qui se révèle dans ce documentaire en montrant comment la philosophie "est l'unité de tout ce qu'il fait". La démarche du film permet à la fois de franchir les grandes étapes de la biographie de Sartre et de suivre sa pensée, qui les reconstruit, les met en scène et en réévalue les enjeux. Le voyage de Nizan en Russie, se demandant si, là-bas, les hommes avaient peur de mourir, et sa déception en découvrant que cette angoisse ne s'estompait pas, permet à Sartre de revenir aux sources de la matrice de l'existentialisme. Sommes-nous à ce point embarrassés de nous-mêmes sous les coups d'une profusion d'être sans origine, d'être un homme de trop, que La Nausée a su si bien mettre en scène ? Progressivement, la société politique prend corps dans le discours sartrien et le documentaire le montre d'autant mieux que les images d'archives permettent de visualiser un contexte d'abord flou Sartre pense n'être pas requis pour l'Espagne en 1936 jusqu'à ce que l'histoire s'empare de lui en en faisant un pensionnaire de stalag qui lit Heidegger et prépare l'écriture de L'Être et le Néant. De retour à Paris, Sartre se consacre au théâtre aux côtés de Dullin et fait justice de la critique traditionnelle selon laquelle Les Mouches aurait été joué en pleine Occupation, sans souci des enjeux politiques du moment. Le Comité national des Écrivains et Les Lettres françaises soutiennent la pièce qui met indirectement en cause les autorités allemandes. Sartre montre comment chaque geste d'un homme traqué est engagement et comment le secret de chacun est la limite même de sa liberté. Comment ne pas penser au paradoxe de ce formidable sentiment de liberté que permet l'Occupation ? Le film permet de faire le lien entre la création du RDR (Rassemblement démocratique révolutionnaire) à la Libération, et les thèses de Sartre sur son lien avec les masses. Incontestablement, après la guerre, il veut s'adresser à tous et il puise dans le livre d'Henri Guillemin, Le Coup du 2 décembre, une inspiration essentielle. Le film permet de suivre les aléas du rapport entre morale et politique chez Sartre. Qu'est-ce qu'adapter la morale à une situation concrète ? La morale fait-elle partie de l'infrastructure ? Comment introduire de la morale dans l'action des masses ? Autant de questions qui expliquent à partir du Manifeste des 121, à la fin de la guerre d'Algérie, les conditions de l'engagement politique de plus en plus militant de Sartre. Les Séquestrés d'Altona dénonce la torture et, en 1953, Sartre commence à travailler sur les raisons de sa névrose que la publication des Mots, en 1963, synthétisera. Il se consacre par la suite à la politique. Le rythme même du documentaire convient parfaitement à la traduction de cet engagement de plus en plus profond. L'aide réciproque que Le Castor et Sartre s'apportent est illustrée par leur confrontation dans le film. C'est la spécificité de l'intellectuel qui clôt ce documentaire et nous permet de comprendre que, de 1905 à 1972, nous avons eu là l'itinéraire de l'intellectuel type : d'abord intellectuel classique, c'est-à- dire spécialiste du savoir pratique, puis intellectuel au service des masses, fort d'un projet de socialisme libertaire. Nous essayerons de montrer que ce film est une synthèse en marche de l'uvre sartrienne. Antoine Spire
An intellectual comments on his biography, his accession to culture, relation to his body, the place of particular books and words in his career. Subtly questioned, Sartre admits to his dreams of glory and his death fantasies. How did the idea of freedom take its place in his work ? How did he experience this freedom for the first time ? What was the nature of his philosophical progression and how did he discover Husserl ? What caused him to have access to the concrete, to oppose sensation to the image and to explore the imaginary as a place where freedom is realised. It is Sartres philosophical identity which is revealed in this documentary by showing how his philosophy is "the unity of everything he does". The film's method outlines the major periods in Sartre's biography and also traces his thought as he reconstructs and restages each of these periods, reevaluating the issues which were at stake. Nizan's trip to Russia wondering if men, over there, were afraid to die, and his disappointment on discovering that this anxiety was no less prevalent, gives Sartre the opportunity to review the sources of existentialism. Are we so encumbered with ourselves, bending beneath the blows of a profusion of sourc less being, of one man too many, as La Nausée portrayed so effectively ? Progressively political society takes its place in Sartrian discourse and the documentary demonstrates this through archives which show what is at first and unclear relation to the political context Sartre sees no need to become involved in the Spanish war in 1936 until history sweeps him along, making of him a prisoner in a Stalag reading Heidegger and preparing to write Being and Nothingness. Back in Paris, Sartre devotes himself to the theatre alongside Dullin and tries to defend himself against the traditional criticism that The Flies was performed in the middle of the Occupation without any concern for the political issues of the moment. The Comité national des Écrivains and Les Lettres françaises support the play which indirectly criticises the German authorities. Sartre shows how each gesture of a hunted man is a commitment and how every man's secret is the very limit of his freedom. How can we not consider this paradox whereby the Occupation allowed the birth of this formidable sensation of freedom ? The film makes clear the connection between the creation of the RDR (Revolutionary Democratic Rally) at the Liberation and Sartre's theses on its link with the masses. Indubitably after the war, he wants to address everybody and he finds in Henri Guillemin's book, Le Coup du 2 décembre, essential inspiration. The film traces the zigzag path of Sartre's relation between morals and politics. What does it mean to adapt morals to a concrete situation ? Are morals parts of the infrastructure ? How can we introduce moral questions into mass action ? These questions explain, starting with the Manifesto of the 121 at the end of the Algerian War, Sartre's ever more militant political commitment. Les Séquestrés d'Altona denounces the practice of torture and, in 1953, Sartre starts working on the reasons for his neurosis, summed up with the publication of Words in 1963. He devotes himself afterwards to politics. The very rhythm of the documentary perfectly matches this ever deepening commitment. The face-to-face between Sartre and De Beauvoir in the film is a perfect illustration of the aid they gave each other. The documentary closes with a comment on the specificity of the intellectual. From 1905 to 1972 we have seen the trajectory of a model of the genre : first of all a classical intellectual, i.e. specialised in practical knowledge, then an intellectual in the service of the masses, driven by a project of libertarian socialism. We will try to show that this film is a dynamic synthesis of Sartre's work. Antoine Spire |
||
I Ardèche Images I