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Ces films qui nous regardent (grille programme) Après trois mois passés à visionner plusieurs centaines de films, vient lheure du choix définitif. Fragment dun dialogue recomposé à partir de nombreuses conversations qui agitèrent deux sélectionneurs. Lannée dernière, nous avons beaucoup attendu des débats, mais jai le sentiment que nous navons pas toujours été à la hauteur de notre ambition. Peut-être que le trop grand nombre de films retenus y était pour quelque chose. Plus dune fois, nous nous sommes retrouvés à bavarder sur les films là où il aurait fallu débattre, réfléchir à partir deux. Jaime bien cette idée que les débats restent centrés sur des questions de cinéma, quils deviennent le lieu où sesquisse une "méthode", que les films puissent donner envie à ceux qui les regardent, qui les font, demprunter à leur tour le chemin quils défrichent, et peut-être même de saventurer plus loin. En limitant le nombre de films projetés, nous y réussirons peut-être. Dix-neuf films lannée dernière, dix cette année Même si ça nous amène à faire des choix plus difficiles, jai le sentiment que cette seconde programmation a une plus grande cohérence. Ce qui ne change pas en tout cas, cest le fait de proposer en ouverture des films qui sont "la clé de sol" de notre programmation. Lan passé, nous avions présenté trois premiers films tournés en 16 mm dans le cadre dun stage : des objets hors normes, réalisés dans le cadre contraignant dune formation, dun apprentissage, et qui redécouvraient le cinéma comme une "première fois". Cette fois, on commence avec deux films tournés en prison avec des détenus. À lextérieur, tout le monde peut filmer (ou se laisser filmer, cest devenu pareil), puisquil suffit de trouver un câble et de partir nimporte où avec sa caméra automatique ; ici, le simple fait de filmer devient une démarche compliquée, contrainte et surveillée, entre quatre murs, avec des barreaux comme horizon indépassable du filmeur. "Dehors", les cinéastes ont des "chaînes" de télévision et des "grilles" de programme, mais ça reste abstrait. Pour des détenus, cest concret, ça veut dire quelque chose de chercher à exister quand on est privé de tout de sa liberté daller et venir, de son identité, de la nécessité même dêtre quelque part. Ce choix est un miroir. Devant le flux dimages auquel on a été soumis pendant trois mois, on ressentait le besoin de se restreindre, de réduire le nombre de films présentés. Nous avons fait une sélection de reclus ! Sans doute pour retrouver aussi la nécessité de montrer des films et den parler, par opposition au trop plein et au bavardage. En prison, celui qui filme est obligé de trouver une démarche pour recomposer quelque chose qui tient de la résistance du réel, des corps et de limaginaire : une place. Une place possible, une image possible. Mais une place nest pas synonyme dimmobilité, elle est un lieu où lon ne cesse de passer. Il faut écouter les titres de ces films venus du cur de lenfermement : Mirage dit lun, La Vraie Vie dit lautre. Voilà la double trame de limage, puissance de limaginaire et force de lexpérience du réel. Jai le sentiment que tous les films que nous avons retenus racontent, de près ou de loin, quelque chose qui a trait à la réclusion, au retrait, au rétrécissement de lespace, à la perte aussi, subie ou volontaire. Et en creux, lenfermement dévoile un horizon infini, comme limmobilité révèle le mouvement. Une place sur terre donne la parole aux handicapés physiques pour qui le corps est une prison et aux exclus pour qui le monde est derrière des barreaux invisibles. On croit aux constructions mentales qui justifient les exclusions au nom dune forme idéalisée, à coup de canon ; tout ce qui trahit une différence, le difforme, linforme, le débile, le pauvre na plus lieu dêtre. Lidéologie est une terrible croyance. Elle promet une reconnaissance, on ne peut échapper à la consolation que nous accorde laliénation, cest pour cela que nous la désirons ; nous venons den avoir la démonstration, la preuve par le loft. Et nous narrivons à rien dautre quà nous révolter de nos impuissances. Alors, quand un film trouve une place, la Ce film réussit à fracturer une autre prison, celle du langage. On voit des hommes et des femmes qui font naître la parole du fond de leur écart. Cest grâce au dispositif de réalisation (la fameuse méthode après laquelle on court !) que lon peut enfin entendre ce qui est dit, et quune parole singulière peut émerger. Parce que, dhabitude, ce genre de sujet est traité sous la forme du reportage, et ça ne génère que du bruit de fond ! Ce qui sinvente, sans a priori, sans que tout soit décidé davance, cest la forme dun regard et dune morale. Rien de pire que tous ces films qui savent dès le départ ce qui est bien et où est le mal. Cest pour cela, comme cela, quil faut gagner les territoires des utopies. Retourner à Cuba, Le Temps dun carnaval, ou revenir sur ses pas, le temps de La Chambre noire de Jérusalem Deux territoires occupés, décomposés, dont le démembrement géographique et social est celui, exactement, du paysage mental du cinéaste. Et daffronter une expérience déprimée du monde, un monde abandonné à la confusion des valeurs, pour chercher, à travers la danse dune femme ou le visage dun enfant, une ligne de fuite, entrevoir une autre rive, évoquer dautres terres, lointaines, invisibles. Dans les deux films, en effet, les territoires géographiques et mentaux se superposent : on y parle de frontière, de parole confisquée ou dexil, mais ces mots prennent une signification psychologique autant que politique. On pourrait penser que le cinéma documentaire ça consiste à promener un miroir le long des routes (je me demande tout dun coup si ce nest pas la définition que donne Stendhal du travail de romancier ?) Mais jai été frappé par une phrase entendue dans Le Temps dun carnaval : jai rêvé, dit la réalisatrice, que je ne me reflétais plus dans les miroirs Et je crois précisément que les films que nous avons choisis ne nous livrent pas une image du monde tel quil pourrait se refléter dans un miroir. La bonne métaphore serait plutôt celle de la chambre noire. Limage du monde se projette inversée, tout au fond. Ce nest pas un reflet mais une projection. Cest ce que nous montre Homi Setna D., filmmaker, ce portrait dun vieux cinéaste indien. Le film regarde celui qui a regardé le monde. Les images quil a tournées viennent se projeter sur son visage. On nen perçoit plus que la trace. Lui aussi vit reclus, retiré du monde et il ne le regarde plus que de la fenêtre de sa chambre, un cadre de cinéma. On croit que le cinéma documentaire, comme le paranoïaque, a un rapport privilégié au réel. Mais en repensant à tous les films que nous avons choisis, cest comme si les cinéastes devaient dabord se retirer du monde pour pouvoir le filmer. Cest un travail de deuil, le deuil de limmédiateté du réel. Ou une ascèse, une manière de pointer un horizon de lintérieur dun enfermement, dun empêchement. Le réel nest pas évacué, il est inséparable du découpage qui permet de le voir. Parfois les films réussissent à nous faire percevoir une forme du réel restée inaperçue, à faire affleurer des imaginaires souterrains, et cela passe dune façon ou dune autre par une déprise du sens, un bouleversement plus ou moins brutal de nos habitudes, nos conforts de regard. On sait à peu près reconnaître les fausses images, les autres, cest plus difficile, parfois on ne veut pas les voir, ou bien quelque chose nous laisse insatisfaits. Cest là que commence la polémique. Et le débat. La tension entre limmobilité et le mouvement (tous ces effets de décomposition du mouvement, de plus en plus, dans les films), lenfermement et linfini, limaginaire et le réel : ce sont des forces contenues, mais qui sont bien présentes, prêtes à bondir Cest ce qui est au cur de Ne réveillez pas le chat qui dort
De peur quil ne se transforme en fauve ! Cest un conseil caché. Il y a des puissances logées au fond de la boîte noire, au cur des corps, quil faudrait libérer, réveiller. On les redoute à cause de leur force de déliaison, on sait bien quon risque sa peau, la souffrance, la folie. Et pourtant, il faut briser les sceaux, soulever le couvercle si lon veut parvenir à tracer de nouvelles lignes de vie de vue. Artaud cité ne raconte que cela. Comment de lintérieur de lHistoire trouver des énergies qui arrachent à ses aliénations, sinon du fond du corps, de son expérience de perception, de sa puissance dexpression. On ne peut mieux achever quavec Images du temps davant et Le Calcul du sujet. Cest comme si les forces centrifuges finissaient par prendre le dessus. Le premier raconte une fêlure, la fuite en avant de lHistoire du jour où lon a marché sur une autre planète, et le second nous fait revenir aux origines de ça, aux origines mêmes du cinéma. Dans le silence tantôt effrayant, tantôt protecteur de lenfance, faire ses premiers pas, apprendre à marcher, savoir mettre un pied après lautre. Peu à peu la démarche est moins gauche, elle senhardit. Cest ce vers quoi on aimerait tendre. Jean Breschand, François Christophe
After three months spent screening several hundred films, the hour of the final choice finally tolls. Fragments of a dialogue reconstructed from numerous conversations between the two selectors. Last year we had high hopes for the debates but I feel that we were not always up to the task. Maybe the fact that there were too many films was a factor. More than once, we found ourselves chatting about the films when we should have been thinking out from them. I like the idea that the debates stay anchored around questions of cinema, that they become the place where a "method" is sketched out, that the films elicit the desire among the spectators, or even their makers, to take the paths which they point out and maybe even go a little further. If we limit the number of films projected, maybe we can succeed. Nineteen films last year, ten this year Even if this has led us to make more difficult choices, I have the impression that this second programme is more coherent than the first. What doesnt change in any case is the choice to open with films which give the key to the entire programme. Last year, we showed three first films shot in 16 mm within a training programme : objects conforming to no standard, made within the restrictive framework of a training session, an apprenticeship and which rediscovered cinema as if for the "first time". This time we begin with two films shot in prison by the incarcerated. Outside, anybody can film (or be filmed, its become the same thing) since you just have to find a cablecaster and go anywhere with your automatic camera. Here the mere fact of filming becomes something complicated, limited and strictly supervised, between four walls and bars representing an unsurpassable horizon for the person filming. "Outside", filmmakers feel "imprisoned" by the constraints of television and programming schedules. For prisoners, it is much more concrete, struggling to exist when one is deprived of everything the liberty to come and go, ones identity, the very necessity to be somewhere. This choice is a mirror. Faced with the flow of images ingurgitated over the last three months, we felt the need to limit, to reduce the number of films screened. We have made a recluses selection. No doubt to rediscover a certain necessity to show films and to speak about them as opposed to indulging in an excess of quantity and chatter. In prison, the person filming is obliged to find an approach which recovers something linked to the resistance of the Real, bodies and the imaginary : a place. A possible place, a possible image. But a place is not synonymous with immobility, it is a space where one is continually passing by. You have to listen to the titles of these films drawn from the heart of imprisonment : Mirage, one says, True Life, another. This is the double thread of the image, power of the imagination and the force of experienced reality. I have the feeling that all the films weve chosen tell us something about reclusion, withdrawal, a tightening of space, a loss also, suffered or voluntary. And obversely imprisonment reveals an infinite horizon, like immobility reveals movement. Une place sur terre hands the microphone to physically handicapped people and to the excluded, for the former their body is a prison and for the latter, the world is shut behind invisible bars. We believe in mental constructs which justify exclusion for the sake of an idealised form, destroying anything which betrays a difference, deformity or which is unformed, the moron and the poor no longer have the right to exist. Ideology is a terrible belief. It promises recognition, we cannot escape from the consolation granted by alienation which is why we run to embrace it. We have just had a demonstration, the proof by the Loft. And all we can do is rebel against our own powerlessness. So when a film finds a place, the place for a body within a space, a way of inserting dissemblance, of hearing discord, we see that the same gesture conjures up the uniqueness of a persons speech and the originality of a filmmakers creative act. This film manages to crack open another prison, that of language. We see men and women giving birth to speech from the depths of their apartness. Thanks to the directors strategy (the aforementioned method which we are ever seeking !) we can finally hear what is said and a unique discourse can emerge. Because usually this sort of subject is dealt with as a magazine report and only generates background noise. What is invented without a priori, without having decided anything in advance, is the form of a point of view and a moral. Nothing is worse than all those films which know from the outset what is good and what is bad. It is for that, like that, that we have to win back spaces of utopia. Returning to Cuba, Le Temps dun carnaval, or retracing ones steps, time for La Chambre noire de Jérusalem. Two occupied territories, deconstructed, whose geographic and social breakdown corresponds exactly to the mental landscape of the filmmaker. These films dare to confront a depressed experience of the world, a world abandoned to the confusion of values to search for, through a womans dance or a childs face, the perspective, a glimpse of the opposite bank, other lands, far off, invisible. In both films, it is true, the mental and physical geographies are superposed. We are told of frontiers, of stifled speech or exile, but these words take on as much a psychological meaning as a political one. One might think that documentary cinema consists of carrying a mirror up and down roads (wasnt that the definition Stendhal gave of a novelist ?). But I was struck by a sentence heard in Le Temps dun carnaval : I dreamed, says the director, that I no longer reflected in mirrors. And I think precisely that the films we have chosen do not offer us an image of the world such as could be reflected in a mirror. The right metaphor would rather be that of a camera obscura. The image of the world is projected at the back and upside down. It is not a reflection but a projection. This is the point of Homi D. Sethna, Filmmaker, a portrait of an old Indian film director. The film looks at someone who has looked at the world. The images he shot are projected on his face. Only their trace is visible. He also lives as a recluse, withdrawn from the world and he only looks at the world through the window of his room, a film frame. We believe, like some sort of paranoiac, that documentary film has a privileged relation to the Real. But in thinking back on the films weve chosen, its as if the filmmakers had to first withdraw from the world in order to film it. Theres an aspect of mourning, a mourning of the immediacy of reality. Or an ascesis, a way of setting ones eye on a horizon within a confinement, an impediment. The Real is not evacuated. It is inseparable from the construction which makes it visible. Sometimes the films manage to make perceptible a form of hitherto unseen reality, to make palpable imaginary subterranean spaces, and this happens through one form or another of abandon of the senses, a more or less brutal upsetting of our habits, a disturbance of the comfort inherent in our usual way of looking. We know how to recognise false images. It's more difficult to see the others. Sometimes we dont want to see them or else something leaves us unsatisfied. Thats where the arguments begin... and the debate. The tension between immobility and movement (all these effects of deconstructing movement ever more present in the films), enclosure and the infinite, the imaginary and the Real : they are restrained forces but which are truly present, ready to pounce! This is whats at the heart of Ne réveillez pas le chat qui dort !
In case it turns into a tiger ! Its hidden advice. There are forces hidden at the bottom of the black box, in the heart of the body, that will have to be liberated, woken. They are feared because of their power of disruption. We know that we risk our skins, suffering, madness. And yet we have to break the seals, lift up the covers if we want to trace new lifelines, find new lines of sight. Artaud cité is wholly about that. How can we find within history the energies which tear us from our alienations, if it is not from the depth of the bodies, from our experience of perception, its power of expression ? Theres no better way to finish than with Images du temps davant and Le Calcul du sujet. Its as if the centrifugal forces had finally won the battle. The first is the story of a crack, the futile headlong rush of History the day we first walked on another planet, and the second takes us back to the origins of that, to the very origins of cinema. In the sometimes frightening, sometimes protective silence of childhood, we take our first steps, learn to walk, manage to put one foot in front of the other. Little by little the steps become less awkward, more bold. That is where we would like to go. Jean Breschand, François Christophe |
Au programme Lundi 20 août 2001 21h00 - Salle 2 Mirage de Tiziana Bancheri (40') La Vraie Vie de Collectif (26') 66' de projection. Débat en présence des réalisateurs Mardi 21 août 2001 21h00 - Salle 2 Une place sur terre de Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter (54') 54' de projection. Débat en présence des réalisateurs Mercredi 22 août 2001 21h00 - Salle 2 La Chambre noire de Jérusalem de Akram Safadi (52') Le Temps d’un carnaval de Sarah Benillouche (32') 84' de projection. Débat en présence des réalisateurs Jeudi 23 août 2001 21h00 - Salle 2 Ne réveillez pas le chat qui dort de Marianne Gosset (80') Artaud Cité (Atrocités) de André S. Labarthe (47') 127' de projection. Débat en présence des réalisateurs Vendredi 24 août 2001 21h00 - Salle 2 Homi D. Sethna, filmmaker de Sepideh Farsi (69') 69' de projection. Débat en présence des réalisateurs Samedi 25 août 2001 21h00 - Salle 1 Images du temps d’avant de Charlie Rojo (45') Le Calcul du sujet (Journal filmé 1 – 1997-2000) de Érik Bullot (10') 55' de projection. Débat en présence des réalisateurs Tous les films d'un coup d'oeil |
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